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​Projet de loi 36-25 sur la messagerie express : oui à la régulation, mais pas à l’étouffement entrepreneurial


Rédigé par La rédaction le Mercredi 3 Juin 2026

Le projet de loi 36-25 sur l’organisation du secteur postal et de la messagerie express part d’un constat difficilement contestable : le marché marocain de la livraison de colis ne peut plus rester dans sa zone grise actuelle. Depuis l’explosion du e-commerce après la pandémie, des milliers de colis circulent chaque jour, portés par des plateformes, des PME, des livreurs indépendants, des auto-entrepreneurs et des réseaux informels plus ou moins structurés. Le consommateur commande, paie, attend, réclame parfois, sans toujours savoir qui est responsable en cas de retard, de perte, de casse ou de litige.



Oui, donc, il faut réguler. Oui, il faut clarifier les responsabilités. Oui, il faut mieux protéger le consommateur. Oui, il faut améliorer la traçabilité, la qualité de service et la sécurité des opérations.

Un secteur devenu aussi stratégique pour le commerce moderne, les petites marques, les artisans, les boutiques en ligne et les consommateurs ne peut plus fonctionner uniquement sur la confiance, la débrouille et les arrangements de terrain.

Mais réguler ne veut pas dire verrouiller.

C’est là que le débat devient sérieux. Car les exigences prévues ou évoquées autour de ce texte — autorisation préalable, capacité technique et financière, flotte minimale, dépôts logistiques, contrats CDI, interdiction de sous-traitance à des opérateurs non agréés, redevance à Barid Al Maghrib, durée d’autorisation limitée — peuvent, si elles sont appliquées de manière trop rigide, transformer une régulation nécessaire en barrière à l’entrée.

Le danger est connu : au nom de l’ordre, on finit parfois par organiser la concentration. Au nom de la qualité, on réserve le marché à ceux qui ont déjà les moyens. Au nom de la protection du consommateur, on fragilise les petits opérateurs qui ont pourtant permis au marché d’exister.

Le secteur de la livraison express au Maroc ne s’est pas développé uniquement grâce aux grands groupes. Il a aussi été porté par des jeunes entrepreneurs, des coursiers, des petites entreprises régionales, des plateformes locales et des réseaux agiles capables de desservir des quartiers, des villes moyennes et des clientèles que les grands circuits regardaient à peine. Ce tissu-là n’est pas parfait. Il doit être encadré. Mais il ne doit pas être écrasé.

L’un des points les plus sensibles concerne les coûts fixes. Exiger une flotte importante, des locaux dans chaque ville couverte, une structure salariale complète et des garanties financières lourdes revient à imposer à tous les acteurs le modèle économique des grands opérateurs. Or une startup ne naît pas grande. Une PME ne devient pas solide du jour au lendemain. Un jeune entrepreneur commence souvent avec peu de moyens, beaucoup de terrain, une connaissance fine de sa clientèle et une capacité d’adaptation que les structures lourdes n’ont pas toujours.

C’est précisément cette agilité qu’il faut préserver.

Autre sujet délicat : le statut des livreurs. L’objectif de protection sociale est légitime. Il est même indispensable. Mais faut-il pour autant imposer exclusivement le CDI comme modèle unique ? La réalité économique du secteur est plus complexe. Beaucoup de livreurs travaillent selon des rythmes variables, parfois en complément d’activité, parfois comme étape d’entrée dans le marché du travail. Le vrai débat n’est pas de choisir entre précarité et salariat classique. Il est de construire un statut protecteur, souple, traçable, avec couverture sociale, droits minimaux et responsabilité claire.

Le Maroc ne doit pas importer mécaniquement des schémas rigides au moment même où l’économie numérique impose des formes de travail plus hybrides. Protéger les livreurs, oui. Supprimer toutes les formes d’auto-emploi, non.

La question de la concurrence est tout aussi centrale. Si seules quelques grandes entreprises peuvent absorber les nouvelles obligations, le marché risque de glisser vers un oligopole. Les conséquences seraient prévisibles : hausse des prix, baisse de la diversité des offres, dépendance accrue des petits commerçants à quelques prestataires dominants, ralentissement de l’innovation. Ce serait paradoxal pour une loi censée moderniser le secteur.

Dans un pays où le chômage des jeunes reste élevé, où l’auto-emploi constitue souvent une première porte d’entrée dans l’activité, une telle loi doit être pensée avec prudence. Le e-commerce n’a pas seulement créé un nouveau canal de vente. Il a aussi créé un écosystème d’emplois, de micro-activités, de services de proximité et de petites chaînes logistiques locales. On ne peut pas demander aux jeunes d’entreprendre le matin et leur fermer l’accès au marché l’après-midi.

C’est ici que l’avis du Conseil de la concurrence pourrait jouer un rôle déterminant. Il ne s’agit pas de bloquer la réforme, mais de l’intelligenter. Le bon texte ne sera pas celui qui oppose l’État aux entrepreneurs, les grands aux petits, ou la sécurité à la liberté. Le bon texte sera celui qui introduit des règles proportionnées, progressives et différenciées.

Une solution serait d’instaurer plusieurs niveaux d’agrément selon la taille de l’opérateur, son chiffre d’affaires, le volume de colis traité et son périmètre géographique. Une petite entreprise régionale ne devrait pas être soumise aux mêmes obligations qu’un groupe national. De même, une période transitoire réelle devrait permettre aux acteurs existants de se mettre en conformité sans disparaître. La sous-traitance pourrait être autorisée, mais encadrée, traçable et limitée à des prestataires déclarés. Quant à la redevance, elle devrait être calibrée pour ne pas devenir un impôt déguisé sur l’entrée au marché.

Le Maroc a besoin de règles, mais il a surtout besoin de bonnes règles. Des règles qui structurent sans stériliser. Qui protègent sans exclure. Qui professionnalisent sans réserver l’économie aux seuls acteurs déjà puissants.

Oui, le secteur postal et la messagerie express doivent sortir de l’informel. Oui, le consommateur doit être mieux protégé. Oui, les livreurs doivent bénéficier de droits réels. Oui, les opérateurs doivent être identifiés, responsables et contrôlables.

Mais non, la régulation ne doit pas devenir une machine à fabriquer des monopoles privés ou des oligopoles confortables. Non, la modernisation ne doit pas tuer l’initiative. Non, la loi ne doit pas transformer la livraison de colis en marché fermé, inaccessible aux jeunes, aux TPE et aux startups.

L’esprit d’entreprise ne se décrète pas dans les discours. Il se protège dans les textes. Le projet de loi 36-25 peut être une bonne réforme. À condition de ne pas oublier que dans une économie vivante, l’ordre ne vaut que s’il laisse encore de la place au mouvement.





Mercredi 3 Juin 2026

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