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​Sebta : derrière la migration clandestine, une économie numérique du désespoir


Rédigé par La rédaction le Lundi 10 Août 2026

Audience, communautés, intermédiaires, services payants : l’enquête Golden Owl suggère que la migration irrégulière adopte progressivement certaines méthodes de l’économie des plateformes.



Pendant longtemps, l’image du passeur était simple : un intermédiaire connaissant une route, disposant d’un véhicule, d’une embarcation ou de complices et proposant clandestinement un passage contre de l’argent.

Le numérique pourrait être en train de transformer profondément cette économie.

L’analyse réalisée par Golden Owl après les événements de Sebta décrit non seulement des réseaux de mobilisation, mais également des mécanismes de monétisation et des intermédiaires proposant des services liés au déplacement des candidats au départ. El País rapporte notamment l’existence d’une dimension économique mêlant publicité, intermédiation et activités clandestines.

La migration clandestine entrerait ainsi dans une nouvelle époque : celle de la plateformisation.

De la frustration à l’audience

Le mécanisme commence bien avant le passage de la frontière.
Il commence avec une audience.
Des milliers de jeunes suivent quotidiennement des pages consacrées à l'emploi, à l'Europe, aux visas, aux opportunités professionnelles, à l'émigration ou simplement aux difficultés économiques.

La majorité ne commet évidemment aucun acte illégal.
Mais ces espaces forment une population numérique particulièrement intéressante pour les acteurs cherchant des candidats au départ.

L'étude Golden Owl considère justement qu'après la fermeture de plusieurs groupes trop visibles, certains recruteurs auraient commencé à se déplacer vers des communautés apparemment ordinaires, notamment des groupes consacrés à l'emploi.

C'est une évolution stratégique majeure.

Le recruteur n'attend plus que le candidat vienne chercher le passeur.
Il peut aller chercher le candidat là où celui-ci exprime déjà sa frustration.

Une économie de conversion

Le parallèle avec l'économie numérique classique est frappant.
Dans le commerce électronique, une entreprise cherche d'abord à attirer une audience. Elle transforme ensuite une partie de cette audience en prospects, puis quelques prospects en clients.

L'économie migratoire clandestine pourrait reproduire une logique comparable :
frustration → audience → intention → recrutement → service → paiement.


Il faut évidemment se garder d'exagérer l'analogie.

Facebook n'est pas un réseau de passeurs et les groupes consacrés à l'emploi ne sont pas des marchés clandestins. Ce sont les usages détournés de ces infrastructures qui posent problème.

Mais précisément : les plateformes fournissent gratuitement ce qui coûtait autrefois très cher à une organisation clandestine.

Trouver les personnes. Les segmenter. Les réunir. Créer de la confiance. Diffuser rapidement une information.

Et déplacer ensuite une partie de la conversation vers des espaces privés. La foule devient elle-même une valeur Sebta révèle également une singularité.

Dans certaines formes traditionnelles de migration clandestine, un grand nombre de candidats est un problème logistique.

Ici, le nombre peut devenir un avantage. EFE rapportait dès le 29 juillet que des participants cherchaient à concentrer un maximum de personnes afin de saturer les capacités de contrôle à la frontière et d'augmenter les chances de passage.

Le réseau possède donc un intérêt particulier à produire la perception : « Nous serons nombreux. »

Cette information peut elle-même devenir autoréalisatrice.
Plus un jeune pense que des milliers d'autres personnes partiront, plus l'opération lui paraît réalisable.
Plus il rejoint le mouvement, plus il renforce la crédibilité de l'information initiale.

Nous entrons alors dans une boucle numérique extrêmement puissante :
rumeur → mobilisation → confirmation de la rumeur → nouvelle mobilisation.

Le produit vendu : l'espérance

Voilà peut-être le cœur économique du phénomène.
Ce que vendent certains intermédiaires n'est pas nécessairement un passage garanti.
Ils vendent une probabilité.
Une information.
Un rendez-vous.
Un moyen de transport.
Une promesse d'accompagnement.
Une fenêtre présentée comme exceptionnellement favorable.

La matière première de cette économie est donc moins la frontière elle-même que l'espérance de pouvoir la franchir.

Cette économie fonctionne d'autant mieux que le candidat manque d'informations fiables.

À partir du moment où circulent des affirmations comme « la frontière est ouverte », « la police laisse passer », « demain tout le monde pourra entrer » ou « des milliers ont réussi », la valeur économique de l'intermédiaire augmente.

La désinformation devient ainsi potentiellement un élément du modèle commercial.
Un marché particulièrement cruel Il y a ici une asymétrie presque parfaite.

Le recruteur supporte relativement peu de risques. Le candidat, lui, peut tout perdre.

Sa famille peut engager de l'argent. Il peut effectuer des centaines de kilomètres. Il peut être interpellé.

Et certaines tentatives s'effectuent dans des conditions dangereuses, notamment par voie maritime. Avant même la mobilisation massive de fin juillet, EFE documentait déjà une forte pression sur la route maritime vers Ceuta.

Derrière l'image spectaculaire d'une foule avançant vers une frontière se trouvent donc des trajectoires individuelles dont certaines peuvent avoir été captées par un marché.

Et voilà pourquoi la réponse ne peut pas seulement être policière

Arrêter les personnes organisant matériellement des passages clandestins est évidemment nécessaire. Mais une économie disparaît rarement simplement parce qu'on ferme quelques points de vente.

Elle disparaît lorsque :

l'offre devient trop risquée ;
les circuits financiers sont perturbés ;
l'information permettant de recruter devient moins efficace ;
et surtout lorsque la demande diminue.

C'est ici que la question devient profondément marocaine.

Si un recruteur peut trouver facilement des milliers de jeunes convaincus qu'ils n'ont aucun avenir dans leur pays, il disposera toujours d'un marché. Fermer un groupe Facebook supprimera un canal. Pas la demande.

La plateformisation de la migration

Le phénomène observé à Sebta pourrait donc dépasser largement la crise de juillet.

Nous connaissions Uber pour le transport, Airbnb pour l'hébergement, les plateformes pour l'emploi ou le commerce.

La migration irrégulière pourrait, elle aussi, adopter une organisation distribuée où différentes fonctions sont assurées par différents acteurs :

les réseaux créent l'audience ;
les communautés créent la confiance ;
les algorithmes amplifient le message ;
les micro-recruteurs transforment l'attention en intention ;
les intermédiaires monétisent le déplacement.

Personne ne possède nécessairement l'ensemble de la chaîne. C'est précisément pourquoi elle est difficile à casser.

Et cela conduit à une conclusion inconfortable.

Le véritable produit vendu par cette nouvelle économie clandestine n'est peut-être plus le passage vers l'Europe. C'est l'espoir que le passage sera possible demain.

Pour combattre cette industrie, il faudra donc poursuivre les réseaux.

Mais le Maroc devra aussi s'attaquer à ce qui constitue leur marché le plus précieux : le sentiment, chez une partie de sa jeunesse, que l'espoir est plus facile à acheter ailleurs qu'à construire ici.

Who is Golden Owl

Golden Owl est une startup technologique espagnole spécialisée dans l’OSINT, l’intelligence économique et l’analyse de données assistée par intelligence artificielle. Créée en 2023 sous la raison sociale Datintel S.L., elle est intégrée à l’écosystème du Parc scientifique de l’Université d’Alicante. Sa technologie analyse et croise de grandes quantités d’informations issues de sources ouvertes, notamment du web et des réseaux sociaux, afin d’identifier risques, connexions et dynamiques numériques. Dans l’affaire Sebta, Golden Owl a étudié plusieurs actifs Facebook liés à la mobilisation. Il s’agit toutefois d’une entreprise privée, et non d’un service de renseignement ou d’un laboratoire universitaire.





Lundi 10 Août 2026

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