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Bizarre comme c’est bizarre (2) — Les syndicats n’arrivent pas à y croire




Après le patronat silencieux, voici donc les syndicats pratiquement muets.

Et là, reconnaissons-le, le spectacle devient encore plus étrange.

Car s’il existe au Maroc des organisations qui réclament depuis des années plus de pouvoir d’achat, des salaires plus élevés, de meilleures retraites, davantage de protection sociale, des mécanismes contre la vie chère et une redistribution plus forte, ce sont bien les syndicats.

C’est même, pour une large part, leur raison d’être.

Or voilà qu’en pleine campagne électorale 2026, le RNI et le PAM déroulent des programmes bourrés de mesures sociales, de transferts, d’aides directes, de protections et de revalorisations.

Et que se passe-t-il ? Pas grand-chose.

Pas de grand tonnerre syndical.
Pas de banderoles de victoire.
Pas de communiqué triomphal proclamant : « Nous vous l’avions bien dit ! »

Pas de conférence de presse pour expliquer que les revendications salariales et sociales finissent enfin par contaminer les programmes des partis.

Presque rien. Comme si les syndicats n’arrivaient pas à croire à ce qu’ils lisent.

Bizarre. Comme c’est bizarre.

On leur promet presque ce qu’ils réclament depuis des années
Regardons simplement la liste.

Le PAM veut renforcer les aides sociales directes.
Il veut garantir un minimum de soutien à certaines familles.
Il veut relever les petites pensions.
Il veut assurer aux veuves une meilleure pension de réversion.
Il veut réduire fortement l’impôt sur le revenu pour les salaires moyens.
Il veut protéger certaines petites consommations d’électricité.
Il veut renforcer l’aide au logement.
Il veut soutenir davantage les catégories modestes et les classes moyennes.

Le RNI, lui, propose d’indexer certaines aides sociales sur l’inflation.

Il promet une nouvelle hausse du salaire minimum.
Il veut revaloriser les pensions.
Il propose un crédit d’impôt lié aux frais de scolarité des enfants.
Il veut étendre la protection sociale aux travailleurs saisonniers.
Il prévoit une allocation de retour à l’emploi plus longue.
Il veut aussi soutenir certains travailleurs de l’informel.

Et comme si tout cela ne suffisait pas, voilà désormais la promesse d’un SMIG à 5.000 dirhams.

Très franchement, si l’on avait présenté il y a quelques années une telle liste devant un congrès syndical, on aurait probablement entendu beaucoup d’applaudissements.

Aujourd’hui, les mêmes idées arrivent par les partis politiques. Et soudain, le silence.

Le problème, c’est peut-être qu’on leur a volé leur logiciel C’est peut-être cela qui dérange.
Pendant des décennies, la division des rôles était relativement claire.
Les syndicats réclamaient. Les patrons résistaient.
Le gouvernement arbitrant plus ou moins entre les deux.

Et les négociations pouvaient durer des mois. Parfois des années.

Il fallait des réunions.
Des commissions.
Des plateformes revendicatives.
Des rounds de dialogue social.
Des préavis.
Des manifestations.
Des grèves.
Des compromis.

Puis, au bout du chemin, une augmentation de salaire, une réforme de retraite ou un accord social. C’était long.
Laborieux.
Parfois frustrant.
Mais chacun connaissait son rôle.

Et voici qu’en 2026, les partis politiques raccourcissent le circuit.

Ils prennent directement des revendications sociales, les emballent dans un programme électoral et les offrent à l’électeur.

Le syndicat devient presque spectateur de sa propre victoire. C’est un problème existentiel.

Car quand un parti politique promet davantage que ce qu’un syndicat obtient autour de la table du dialogue social, qui mène encore la négociation ?

Hier, on négociait. Aujourd’hui, on promet.

Prenez les salaires. Combien de journées de négociation faut-il traditionnellement pour obtenir quelques points de hausse ?
Combien de discussions sur les charges ?
Combien d’arguments sur l’inflation ?
Combien de compromis autour des calendriers ?

Et voici qu’en meeting politique, on annonce 5.000 dirhams.

Le RNI met le chiffre sur la table. Puis Fouzi Lekjaa arrive à Dakhla et explique en substance qu’il ne faut même pas attendre le prochain mandat.

Faisons-le immédiatement.

À ce rythme, le dialogue social risque de devenir le seul endroit au Maroc où l’on prend encore le temps de discuter.

La campagne, elle, va plus vite. C’est peut-être ce qui laisse les syndicats perplexes.

Ils devraient applaudir. Mais peuvent-ils vraiment applaudir ? Car politiquement, le piège est redoutable. Si les syndicats applaudissent trop fort, ils donnent un succès électoral aux partis qui portent ces mesures. Ils risquent alors d’apparaître comme de simples supporters.

S’ils restent silencieux, on peut leur demander pourquoi ils ne saluent pas des avancées qu’ils réclament depuis si longtemps. Et s’ils critiquent, il faudra expliquer pourquoi une hausse des revenus ou une amélioration de la protection sociale serait insuffisante.

Situation inconfortable. Très inconfortable.

Voilà peut-être pourquoi on préfère regarder passer les promesses.

Mais les syndicats devraient poser une autre question. Car le vrai sujet n’est pas seulement de savoir si les promesses sont généreuses. Il faut savoir si elles sont durables.

Le rôle d’un syndicat n’est pas d’applaudir un chiffre. Il est de demander comment ce chiffre sera appliqué.

À quelle date ?
Avec quel financement ?
Avec quelles garanties ?
Avec quelles conséquences pour l’emploi ?
Avec quelle protection contre l’informel ?
Avec quelle indexation future ?

Et surtout : comment éviter qu’une hausse des salaires soit immédiatement mangée par une hausse des prix ?

Voilà le débat syndical qui manque. Parce qu’un pouvoir d’achat ne se mesure pas au salaire nominal. Il se mesure à ce que ce salaire permet réellement d’acheter.

Le syndicalisme ne peut pas devenir un simple public

Il existe aussi un danger plus profond. Si les partis politiques commencent à traiter directement avec l’électeur sur les salaires, les aides, les retraites, le logement et la protection sociale, les corps intermédiaires peuvent être progressivement marginalisés.

Le citoyen n’attend plus forcément que le syndicat négocie.
Il attend que le candidat promette.

C’est plus rapide.
Plus spectaculaire.

Et beaucoup plus simple à mettre sur une affiche. Mais une démocratie sociale ne fonctionne pas uniquement avec des meetings.

Elle fonctionne aussi avec des organisations capables de représenter durablement les travailleurs, de négocier et de contrôler l’application des engagements.

Sinon, le social devient un produit de campagne. Disponible tous les cinq ans.

Les syndicats doivent donc choisir

Applaudir ?
Douter ?
Exiger ?
Contrôler ?

Probablement les quatre à la fois.

Ils devraient dire : oui, nous saluons toute amélioration réelle du pouvoir d’achat.

Mais nous voulons les textes.
Les calendriers.
Les financements.
Les mécanismes d’indexation.
Les garanties.

Ils devraient aussi rappeler une chose simple : une promesse électorale n’est pas encore une fiche de paie.

Et un meeting n’est pas encore un accord social. Car à force de voir les partis reprendre leurs revendications, les syndicats risquent un paradoxe assez cruel : gagner la bataille des idées et perdre leur place dans la bataille politique.

Pendant des années, ils demandaient que le social revienne au centre de l’économie.

En 2026, le social est partout. Et maintenant qu’il est arrivé… on n’entend presque plus ceux qui le réclamaient.

Bizarre. Comme c’est bizarre.



Dimanche 6 Septembre 2026

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