Le deuxième pilier du programme électoral du Parti de l’Istiqlal choisit, lui, d’en faire un engagement central : « zéro tolérance avec la corruption, la rente et les conflits d’intérêts ».
Le choix des mots n’est pas anodin.
Car la corruption n’est pas uniquement une question morale ou juridique. Elle a un coût économique et social très concret. Lorsqu’un marché public échappe à la concurrence, lorsqu’une situation de rente empêche une petite entreprise d’accéder à un secteur, lorsqu’un conflit d’intérêts influence une décision publique ou lorsqu’un citoyen doit multiplier les démarches pour obtenir un service auquel il a droit, c’est la confiance dans l’État qui s’érode.
Et lorsque la confiance disparaît, c’est toute la démocratie qui finit par en payer le prix.
Le programme de l’Istiqlal part précisément de ce constat : la lutte contre la corruption doit devenir une politique publique transversale et non une simple succession d’opérations ponctuelles.
Parmi les propositions avancées figure d’abord le renforcement du principe de responsabilité et de reddition des comptes. L’idée est de lier davantage la responsabilité publique à des objectifs précis, à des résultats mesurables et à une évaluation régulière de la performance.
C’est une proposition qu’il faut encourager.
Parce qu’occuper une responsabilité publique ne devrait jamais signifier bénéficier d’une responsabilité sans évaluation. Un responsable doit disposer des moyens nécessaires pour agir, mais il doit également pouvoir expliquer les résultats obtenus.
Il serait cependant utile d’aller encore plus loin : les objectifs et les résultats de chaque grande politique publique devraient être accessibles au citoyen dans un langage simple, à travers des tableaux de bord publics et régulièrement actualisés.
La reddition des comptes ne doit pas rester une affaire entre institutions. Elle doit devenir une affaire de citoyens.
Autre chantier important : la prévention des conflits d’intérêts.
Le programme prévoit notamment d’élargir la déclaration d’intérêts à différentes catégories de responsables publics et de renforcer le contrôle de ces déclarations, avec une attention particulière aux situations d’enrichissement injustifié.
L’enjeu est essentiel.
Un responsable public peut être parfaitement compétent, mais la confiance exige également que ses décisions soient protégées de tout soupçon d’intérêt personnel.
Il faut donc des règles claires : déclarer, contrôler, prévenir, et sanctionner lorsque cela est nécessaire.
Mais il faudra surtout veiller à ce que les déclarations d’intérêts ne deviennent pas une formalité administrative supplémentaire. Leur efficacité dépendra de la capacité réelle des institutions de contrôle à vérifier les informations, à croiser les données et à agir lorsqu’une anomalie est détectée.
Le programme propose également de conditionner les aides publiques à des engagements précis en matière d’intérêt général, de prix accessibles et de maintien de l’emploi, avec publication des bénéficiaires et évaluation de l’impact des aides.
Là encore, l’idée mérite d’être saluée.
L’argent public appartient aux citoyens.
Il est donc parfaitement légitime que ceux qui bénéficient d'un soutien public rendent des comptes sur l'utilisation de ce soutien.
Pourquoi ne pas aller jusqu’à créer un véritable « contrat de transparence » pour les principaux dispositifs d’aide publique ? Montant reçu, objectifs fixés, emplois créés ou maintenus, résultats obtenus : toutes ces informations pourraient être publiées sous une forme accessible.
Le citoyen ne devrait pas avoir à chercher pendant des heures pour savoir où va l’argent public.
Le programme aborde également la question de la justice fiscale, avec une révision du cadre de l’impôt sur les sociétés et une progressivité accrue selon les niveaux de bénéfices, ainsi qu’une taxation pouvant atteindre 40 % pour certaines activités bénéficiant de situations monopolistiques ou d’une rente économique exceptionnelle, selon des critères définis par la loi.
Cette proposition pose une question fondamentale : comment garantir une concurrence équitable dans une économie où certains acteurs disposent d’avantages considérables ?
La réponse ne peut pas être simplement fiscale. Elle doit également passer par une concurrence réellement effective.
Le renforcement des pouvoirs du Conseil de la concurrence, la surveillance des marchés, le suivi des marges et la lutte contre les situations d’abus ou de spéculation sur les produits essentiels constituent ainsi un autre axe important de ce pilier.
Et c’est probablement ici que le lien avec la vie quotidienne du Marocain devient le plus évident.
Car pour le consommateur, la corruption et la rente ne sont pas des concepts abstraits.
Elles peuvent se traduire par un prix plus élevé, moins de choix, un service de moindre qualité ou l’impossibilité pour une nouvelle entreprise d'entrer sur un marché.
La lutte contre la corruption doit donc aussi être une politique de pouvoir d’achat.
Autre proposition particulièrement intéressante : réduire le pouvoir discrétionnaire de l’administration et simplifier les procédures.
Le programme prévoit notamment de renforcer le principe selon lequel le silence de l’administration peut valoir acceptation, dans les procédures concernées, de réduire les formalités administratives et de permettre au citoyen ou à l’entreprise de suivre numériquement l’avancement de son dossier.
Voilà une réforme qui pourrait avoir un impact considérable.
Car chaque procédure inutile est une perte de temps. Et chaque zone d’ombre administrative peut devenir une opportunité de pression, de favoritisme ou d’intermédiation.
Simplifier l’administration, c’est donc aussi prévenir la corruption.
La digitalisation peut jouer un rôle majeur dans cette transformation.
Le programme propose des plateformes numériques favorisant l’accès équitable des entreprises au financement, aux marchés publics et à l’information économique, ainsi que la publication de données publiques dans des formats ouverts.
C’est une excellente direction.
Mais il faudra se méfier d’une illusion : numériser une mauvaise procédure ne suffit pas à créer une bonne administration.
La transformation numérique doit être accompagnée d’une véritable refonte des procédures, de la formation des fonctionnaires et d’une évaluation permanente des services.
Le programme va même plus loin en proposant une utilisation de l’intelligence artificielle pour améliorer la gouvernance publique : aide à la décision, simplification des services, détection des dysfonctionnements, identification précoce des risques et meilleure allocation des ressources.
L’idée est prometteuse.
Mais elle devra être encadrée par des garanties solides en matière de protection des données personnelles, de transparence des algorithmes et de responsabilité humaine.
L’intelligence artificielle doit aider l’administration à mieux décider, jamais devenir une boîte noire devant laquelle le citoyen serait impuissant.
Enfin, le programme accorde une place importante aux institutions de contrôle, à la justice financière et à la protection des lanceurs d’alerte.
C’est probablement l’un des éléments les plus déterminants.
Car on ne peut demander aux citoyens, aux fonctionnaires ou aux salariés de dénoncer des faits de corruption si celui qui parle risque de perdre son emploi, sa carrière ou sa sécurité.
La protection des lanceurs d’alerte doit donc être réelle, rapide et crédible.
Il serait même pertinent de mettre en place un mécanisme indépendant permettant de signaler les faits de corruption de manière confidentielle, avec un suivi du dossier et des garanties contre toute forme de représailles.
Et surtout, les institutions de contrôle doivent pouvoir démontrer que leurs recommandations produisent des effets.
Le programme propose justement la publication des taux de mise en œuvre des recommandations des organes de contrôle ainsi qu’un rapport annuel sur les indicateurs de transparence et d’intégrité.
C’est essentiel.
Parce qu’un rapport qui identifie un dysfonctionnement mais dont les recommandations restent sans suite finit par perdre toute sa force.
Le véritable indicateur de la lutte contre la corruption ne sera donc pas le nombre de textes adoptés, mais le nombre de pratiques effectivement changées.
C’est là que se trouve le principal défi de ce deuxième pilier.
Le Parti de l’Istiqlal affiche une ambition forte : passer d’une logique de tolérance à une logique de prévention, de contrôle et de sanction. Il faut encourager cette ambition.
Mais les Marocain.es sont désormais en droit de demander davantage que des engagements.
Ils veulent savoir : qui contrôlera ? Avec quels moyens ? Dans quels délais ? Quelles sanctions ? Quels résultats ? Et comment le/la citoyen.ne pourra-t-il/elle les vérifier ?
C’est à ces questions que devra répondre la mise en œuvre.
Car la lutte contre la corruption ne peut pas être une campagne permanente contre des individus. Elle doit être une transformation des systèmes qui rendent les abus possibles.
Il faut donc agir simultanément sur plusieurs fronts : simplifier les procédures, renforcer la transparence des marchés publics, protéger les lanceurs d’alerte, publier les bénéficiaires des aides publiques, renforcer l’indépendance des organes de contrôle, développer les données ouvertes, contrôler les conflits d’intérêts et donner davantage de moyens au Conseil de la concurrence.
Et surtout, il faut mesurer les progrès.
Pourquoi ne pas publier chaque année un véritable « baromètre national de l’intégrité publique », permettant de suivre les procédures simplifiées, les recommandations exécutées, les conflits d’intérêts traités, les marchés publics transparents, les signalements protégés et les résultats des contrôles ?
La transparence ne doit plus être une promesse.
Elle doit devenir une habitude de gouvernance. Car au fond, lutter contre la corruption, ce n’est pas seulement protéger l’argent public.
C’est protéger l’égalité des chances, l’investissement, l’entrepreneuriat, le pouvoir d’achat, la justice et, surtout, la confiance.
Et cette confiance est peut-être le bien public le plus précieux qu’un parti politique puisse contribuer à reconstruire.
« Zéro tolérance » ne doit donc pas rester un slogan électoral.
Il doit devenir une méthode, des institutions, des procédures, des sanctions et des résultats.
C’est à cette condition que la promesse d’un Maroc plus intègre pourra devenir une réalité vécue par les citoyens.












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