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Élections 2026 : quand RNI et PAM enterrent silencieusement la théorie du ruissellement, la politique de l’offre… et deviennent presque socialistes


Il y a des changements idéologiques qui s’annoncent à grand renfort de congrès, de motions doctrinales et de discours solennels. Et puis il y a ceux qui arrivent presque en catimini, glissés entre deux promesses électorales, une allocation familiale et une revalorisation des retraites.



À lire attentivement les programmes électoraux 2026 du RNI et du PAM, on pourrait presque se demander ce qu’est devenue l’âme libérale de la majorité sortante.

Pas un communiqué pour annoncer sa disparition. Pas de cérémonie d’enterrement. Mais le corps doctrinal est bien là.

Pendant des années, la mécanique économique paraissait relativement simple : créer un environnement favorable aux entreprises, attirer l’investissement, développer les infrastructures, soutenir les grands projets, stimuler la production et attendre que les bénéfices de la croissance se diffusent progressivement dans la société.

L’investissement devait créer l’entreprise. L’entreprise devait créer l’emploi. L’emploi devait créer du revenu. Et le revenu devait améliorer le niveau de vie.

Le fameux ruissellement.

Le mot n’a certes jamais constitué une doctrine officielle marocaine. Mais l’idée, elle, était bien présente : commencer par renforcer la machine productive et espérer que la prospérité finisse par descendre jusqu’au ménage.

En 2026, le raisonnement semble s’inverser. Désormais, on commence par le ménage.

Le citoyen devient le moteur économique

Lisez les programmes : pouvoir d’achat, aides sociales, retraites, crédit d’impôt, soutien au logement, électricité, couverture sociale, allocations, indemnisation du chômage, accès aux soins.

Le citoyen n’est plus seulement celui qui doit profiter de la croissance. Il devient lui-même un instrument de relance.

La nouvelle mécanique ressemble davantage à ceci : revenu supplémentaire, consommation supplémentaire, demande supplémentaire, production supplémentaire, croissance supplémentaire.

Bienvenue dans la politique de la demande.

C’est particulièrement spectaculaire dans le programme du PAM.

Sur les 350 milliards de dirhams de dépenses supplémentaires annoncées pour la période 2027-2031, environ 300 milliards sont orientés vers des politiques sociales : pouvoir d’achat, services publics, jeunesse, protection sociale.

Autrement dit, près de neuf dirhams sur dix de l’effort additionnel annoncé ne vont pas directement à la compétitivité des entreprises. Ils vont aux Marocains.

Le PAM propose notamment d’augmenter le soutien social direct, de relever certaines pensions minimales, d’alléger la fiscalité sur les revenus, d’intervenir sur certaines consommations électriques ou encore de renforcer les dispositifs d’aide au logement.

À force de lire le catalogue, on finit presque par chercher le chapitre « nationalisation des moyens de production ». Il n’est heureusement pas là.

Mais le changement de philosophie est spectaculaire.

Quand le RNI découvre presque Keynes. Le cas du RNI est encore plus savoureux.

Parce que le RNI reste, historiquement et sociologiquement, le parti marocain qui incarne le plus naturellement le monde de l’entreprise, des investisseurs, des entrepreneurs et de la gestion économique.

Or les grandes priorités mises en avant dans son programme 2026 sont désormais le pouvoir d’achat, les services publics et l’emploi.

Indexation de certaines aides sociales sur l’inflation.
Nouvelle hausse du SMIG.
Revalorisation des retraites.
Crédit d’impôt pour les frais de scolarité des enfants.
Protection des petites consommations d’électricité.
Allocation de retour à l’emploi.
Accompagnement des travailleurs saisonniers.
Prêts productifs sans intérêt.

Soyons sérieux : si un observateur avait présenté il y a vingt ans ce catalogue sans en préciser l’auteur, combien auraient spontanément répondu : « programme d’un parti libéral » ? Probablement pas beaucoup.

Le RNI ne devient évidemment pas socialiste au sens classique. Il ne réclame ni collectivisation, ni nationalisations massives, ni disparition de l’entreprise privée. Mais il devient beaucoup plus interventionniste. Et surtout beaucoup plus redistributif.

Le ruissellement n’a pas ruisselé assez vite. Pourquoi ce changement ? Parce qu’entre-temps une réalité politique s’est imposée.

Les Marocains ont vu les autoroutes.
Ils ont vu Tanger Med.
Ils ont vu les grands projets industriels.
Ils ont vu les investissements étrangers.
Ils ont entendu parler des records d’exportation automobile, aéronautique ou phosphatière.
Ils ont vu arriver les gigafactories, les projets d’hydrogène vert, les investissements dans les infrastructures et les annonces de dizaines de milliards de dirhams.

Mais l’électeur ne vote pas avec le PIB. Il vote avec son portefeuille.

La vraie question n’est plus seulement : combien le Maroc a-t-il attiré d’investissements ?
Elle devient : combien me reste-t-il le 25 du mois ?


C’est probablement le changement politique majeur de cette campagne. Un pays peut afficher une croissance honorable et conserver un sentiment de déclassement social.

Il peut construire des infrastructures extraordinaires tout en laissant une partie de sa population subir l’inflation alimentaire, le coût du logement ou la faiblesse des revenus.

Il peut créer de la richesse sans réussir à la transformer suffisamment vite en sentiment de prospérité partagée.

C’est exactement là que le modèle du ruissellement rencontre sa limite politique.

Les entreprises ont-elles disparu ? Presque. Du moins du premier plan.

Dans les programmes, l’opérateur économique semble parfois être devenu un figurant.
Là où il occupait autrefois l’affiche, on trouve désormais la famille, le retraité, le chômeur, le salarié, la mère de famille, le jeune diplômé et la classe moyenne.

Mais ne nous y trompons pas. L’entreprise n’a pas disparu. Elle est simplement passée derrière le rideau.

Et c’est là que le paradoxe devient intéressant. Car toutes ces promesses sociales doivent être financées.

Et pour les financer, il faut de la croissance. Pour avoir de la croissance, il faut investir. Et pour investir massivement, il faut des entreprises.

Le PAM compte d’ailleurs sur plusieurs centaines de milliards de recettes supplémentaires générées par une croissance économique élevée.
Le RNI continue de défendre un niveau d’investissement très important dans l’économie.

Le secteur privé reste donc indispensable. Autrement dit : on parle moins de l’entreprise mais on a toujours besoin d’elle pour payer la facture.

Le marché quitte le discours électoral par la grande porte et revient discrètement par la porte du budget.

Le nouvel État distributeur

Le véritable changement est peut-être là.

Pendant longtemps, l’État stratège marocain construisait principalement des infrastructures, organisait les grands équilibres, attirait les investisseurs et soutenait la production.

Le nouvel État promis en 2026 doit tout faire.

Construire.
Investir.
Réguler.
Assurer.
Redistribuer.
Subventionner.
Compenser.
Garantir.
Protéger.
Soutenir.
Et parfois même payer directement une partie de la facture du citoyen.

Nous entrons progressivement dans une nouvelle conception de l’action publique.

L’État ne doit plus simplement créer les conditions de la prospérité.
Il doit s’assurer que chacun en reçoit effectivement une part.
Politiquement, c’est compréhensible.
Économiquement, c’est beaucoup plus compliqué.

Car une fois créée, une aide devient rarement provisoire.
Une subvention supprimée produit immédiatement un mécontentement.Un transfert social devient rapidement un droit acquis.

Chaque dispositif additionnel augmente donc les dépenses structurelles de l’État.

Et derrière chaque promesse électorale se cache finalement la même question : qui paiera ?

Attention au piège de la consommation subventionnée

Le soutien à la demande peut être efficace lorsqu’une économie ralentit.
Mettre du revenu dans les mains des ménages augmente la consommation.

Cette consommation stimule les entreprises.Les entreprises produisent davantage et peuvent embaucher. C’est le raisonnement keynésien classique.

Mais il existe une condition essentielle. Encore faut-il que la consommation supplémentaire profite suffisamment à la production nationale.

Sinon, on risque simplement d’augmenter les importations.

Distribuer 100 dirhams supplémentaires à un ménage n’a pas le même effet économique s’ils servent à acheter un produit fabriqué à Casablanca ou un produit importé d’Asie.

C’est pourquoi une politique durable de la demande doit absolument être accompagnée d’une politique de l’offre. Sinon, l’État finance la consommation tandis que la création de valeur se produit ailleurs.

Voilà pourquoi il serait excessif d’annoncer la mort définitive de la politique de l’offre.

Elle reste indispensable. Mais elle n’est plus seule.

Le Maroc invente peut-être son économie hybride

C’est finalement cela que racontent les programmes 2026. Ni libéralisme classique. Ni socialisme. Ni keynésianisme pur. Ni État minimal.

Le Maroc semble avancer vers une économie hybride :

un secteur privé qui doit investir,
un État qui doit orienter,
une industrie nationale qui doit produire,
et une puissance publique qui doit redistribuer suffisamment pour soutenir la cohésion sociale et la consommation.

Cela ressemble davantage à une économie sociale de marché qu’au libéralisme traditionnel.

Reste toutefois un problème : l’arithmétique.Car on ne peut pas éternellement augmenter les investissements publics, multiplier les aides, améliorer les services publics, réduire certains impôts et préserver simultanément les équilibres budgétaires sans créer beaucoup plus de richesse.

Et cette richesse ne sera pas produite par les allocations. Elle sera produite par les entreprises, les salariés, les entrepreneurs, les investissements et la productivité.

Voilà peut-être le grand paradoxe idéologique de cette campagne.

RNI et PAM semblent avoir compris que le ruissellement ne suffisait plus. Ils veulent maintenant arroser directement.

Très bien. Mais pour continuer à remplir l’arrosoir, il faudra toujours quelqu’un pour produire l’eau. Et ce quelqu’un s’appelle encore… l’économie productive.



Samedi 5 Septembre 2026

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