100 000, le chiffre qui veut tout dire
Cent mille.
Sur le papier, le chiffre a de quoi impressionner. Dans son programme législatif 2026-2031, l’Istiqlal annonce vouloir faire émerger 100 000 talents dans le numérique et les métiers d’avenir, dans le cadre de sa politique d’insertion des jeunes.
L’objectif s’inscrit dans une promesse plus large : aucun jeune ne devrait rester éloigné des études, de la formation ou de l’emploi pendant plus de six mois.
Mais dans un pays où l’intelligence artificielle commence déjà à modifier les méthodes de travail, le vrai sujet n’est finalement pas seulement le nombre.
Parce que former 100 000 personnes au numérique ne garantit pas automatiquement 100 000 emplois.
Le défi, c’est de former les bons profils, au bon moment et aux bonnes compétences.
Le Maroc a déjà commencé à courir
L’Istiqlal ne part d’ailleurs pas d’une page blanche.
Le Maroc a lancé en 2024 Digital Morocco 2030, une stratégie qui place le numérique parmi les leviers de compétitivité, de souveraineté et de création d’emplois.
Le ministère de la Transition numérique présente notamment les talents numériques comme l’un des catalyseurs de cette stratégie et prévoit d’adapter davantage l’offre de formation aux besoins du marché.
En avril 2026, la ministre chargée de la Transition numérique rappelait que la stratégie repose notamment sur quatre piliers : les compétences, les infrastructures, le cadre juridique et la coopération internationale.
Autrement dit, le numérique n’est plus seulement une affaire d’informaticiens enfermés derrière leurs écrans.
Il devient une question d’emploi, de formation et même de souveraineté nationale.
Le diplôme ne suffira bientôt plus
Le marché du travail numérique a une particularité : il évolue beaucoup plus vite que les programmes de formation.
Un étudiant peut commencer une formation avec une compétence recherchée et la terminer quelques années plus tard dans un marché où cette compétence est devenue banale, automatisée ou remplacée par une autre.
C’est encore plus vrai avec l’intelligence artificielle.
Développement informatique, cybersécurité, cloud, data, automatisation, intelligence artificielle… les métiers se transforment à une vitesse qui oblige les établissements de formation à revoir régulièrement leurs programmes.
C’est précisément l’un des enjeux identifiés par Digital Morocco 2030, qui prévoit notamment d’augmenter le nombre de diplômés dans le numérique, d’adapter les formations aux besoins du marché et de développer des programmes de certification avec de grands acteurs technologiques.
Le futur talent numérique ne sera donc peut-être pas celui qui connaît le plus de langages informatiques.
Ce sera celui qui sait apprendre, s’adapter et travailler avec des technologies qui n’existent parfois même pas encore.
IA, cybersécurité, data : les métiers changent de visage
Dans son programme, l’Istiqlal inscrit cette politique de formation dans une vision plus large de la souveraineté stratégique.
Le parti cite notamment l’intelligence artificielle, la cybersécurité, le numérique, l’énergie, l’eau, l’agriculture, l’industrie pharmaceutique, le design ou encore la propriété intellectuelle parmi les secteurs appelés à jouer un rôle dans le Maroc de demain.
Ce choix est loin d’être anodin.
La cybersécurité, par exemple, n’est plus uniquement une question réservée aux spécialistes de l’informatique. Plus le Maroc numérise son économie et ses administrations, plus la protection des données, des infrastructures et des services devient stratégique.
La stratégie nationale de cybersécurité 2030 insiste elle-même sur l’importance du capital humain pour accompagner cette transformation et renforcer les capacités nationales.
Même logique pour l’IA : le gouvernement considère désormais le numérique comme un levier de création d’emplois qualifiés pour les jeunes et cherche à positionner le Maroc comme un hub technologique régional.
Mais 100 000 talents ne doivent pas devenir 100 000 CV
C’est probablement là que se trouve le véritable défi.
Le Maroc a déjà connu des dispositifs de formation qui produisent des diplômés sans toujours garantir leur insertion professionnelle.
Dans le numérique, le risque serait encore plus problématique : multiplier les formations théoriques, délivrer des certifications, puis découvrir que les entreprises recherchent d’autres compétences.
Le programme de l’Istiqlal devra donc répondre à une question très concrète : comment connecter ces 100 000 talents aux entreprises ?
Les universités auront leur rôle à jouer. L’OFPPT aussi. Les écoles d’ingénieurs, les entreprises technologiques, les startups et les centres de recherche également.
Mais la logique devra probablement être différente d’une formation classique : davantage de projets, d’alternance, de certifications, d’expérience professionnelle et de formation continue.
Car dans le numérique, apprendre ne s’arrête pas le jour où l’on décroche son diplôme.
Et si le Maroc transformait ses jeunes en avantage compétitif ?
Derrière cette promesse, il y a finalement une ambition beaucoup plus grande.
Le Maroc veut attirer des investissements technologiques, développer ses exportations de services numériques et renforcer son autonomie dans des secteurs stratégiques.
Le gouvernement présente déjà Digital Morocco 2030 comme un outil destiné à faire du Royaume un hub digital régional.
L’Istiqlal reprend cette logique dans son projet pour 2026-2031, mais en la reliant directement à l’emploi des jeunes.
Et c’est probablement là que les 100 000 talents prennent tout leur sens.
Il ne s’agit pas simplement de former des jeunes capables d'utiliser l’IA ou de coder.
Il s’agit de savoir si le Maroc peut créer suffisamment d’entreprises, de projets, de centres de recherche et d’emplois pour que ces compétences restent au pays — ou deviennent suffisamment compétitives pour conquérir des marchés à l’étranger.
Le vrai chiffre sera celui des emplois
Cent mille talents, c’est un objectif politique facile à retenir.
Mais dans cinq ans, ce ne sera pas le nombre de certificats délivrés qu’il faudra regarder.
Ce sera le nombre de jeunes effectivement recrutés, les entreprises créées, les projets développés, les salaires générés et les compétences marocaines exportées.
Car former 100 000 jeunes au numérique serait déjà une performance.
En faire 100 000 acteurs de l’économie de demain serait un changement d’échelle.












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