Dans son édition des 6 et 7 septembre 2026, Le Monde consacre sa une aux conséquences de l’intelligence artificielle sur l’éducation.
Elle repose, selon moi, sur une confusion persistante entre les capacités techniques des systèmes d’intelligence artificielle et les facultés propres à l’être humain. Les modèles de langage ne pensent pas, ne comprennent pas et ne disposent d’aucune représentation consciente du monde réel.
Ils calculent, rapprochent des formes, automatisent des traitements et produisent des réponses statistiquement plausibles à partir des données auxquelles ils ont été exposés.
Un outil qui ne pense pas ne peut pas, par lui-même, empêcher un élève de penser. Il ne peut pas davantage décider de détruire sa mémoire, sa curiosité ou son goût de l’effort. Ce sont les usages, les méthodes pédagogiques, les modalités d’évaluation et les conditions d’accompagnement qui déterminent les effets de ces technologies.
Dire que l’IA affaiblit la mémorisation parce qu’un élève lui demande une réponse revient à confondre l’instrument et la manière de s’en servir. Un livre permet de retrouver une connaissance sans l’avoir mémorisée.
Une calculatrice évite d’effectuer mentalement certaines opérations. Un moteur de recherche donne accès à des informations que nous ne connaissons pas. Pourtant, personne ne considère que le livre, la calculatrice ou Internet ont mécaniquement détruit l’intelligence humaine.
L’IA générative nous oblige surtout à poser une question plus dérangeante : que demandions-nous réellement aux élèves avant son apparition ?
Si une machine peut produire en quelques secondes une dissertation convenue, un résumé, une traduction ou la réponse attendue à un exercice standardisé, le problème ne vient pas seulement de la machine. Il révèle les limites d’une pédagogie encore trop souvent fondée sur la restitution, la répétition et la conformité à un modèle de réponse.
Ce n’est donc pas l’intelligence artificielle qui bouleverse l’éducation. Elle met en lumière la nécessité de la transformer. L’élève doit continuer à apprendre, à mémoriser, à raisonner, à écrire et à argumenter.
Mais il doit aussi savoir interroger une réponse générée, repérer une erreur, confronter plusieurs sources, reconstruire un raisonnement et distinguer une formulation convaincante d’une connaissance vérifiée. L’enjeu pédagogique ne consiste plus seulement à produire une réponse, mais à comprendre comment elle a été obtenue, à en apprécier les limites et à pouvoir la contester.
Le rôle de l’enseignant ne diminue pas. Il devient, au contraire, plus important. Aucun modèle de langage ne connaît réellement l’élève, son histoire, ses difficultés, son environnement social ou les étapes de son apprentissage.
La transmission humaine, le dialogue, l’encouragement, l’exigence et l’attention portée à chacun ne sont pas automatisables.
Il existe naturellement des risques : réponses erronées, hallucinations, dépendance envers des plateformes privées, collecte de données personnelles, uniformisation des formulations et reproduction de biais culturels.
L’inégalité ne naît pas davantage de l’outil lui-même.
Elle apparaît lorsque certains élèves sont accompagnés pour l’utiliser intelligemment tandis que d’autres sont laissés seuls face à lui ; lorsque certains établissements disposent d’enseignants formés, d’équipements et de ressources vérifiées tandis que d’autres manquent encore de connectivité ; lorsque les plateformes comprennent mieux certaines langues, cultures et références que celles des populations auxquelles elles sont proposées.
Mon inquiétude est précisément que l’inquiétude exprimée en France gagne l’éducation au Maroc sans avoir été suffisamment interrogée.
Le Maroc ne doit pas importer passivement les peurs, les catégories et les réponses élaborées ailleurs. Il doit définir sa propre doctrine éducative de l’IA, adaptée à ses réalités sociales, territoriales, linguistiques et culturelles.
Cette doctrine doit prendre en compte l’arabe, l’amazigh et le français, la diversité des territoires, les écarts d’équipement entre les établissements et la nécessité de protéger les données des élèves.
À l’approche des élections législatives marocaines du 23 septembre 2026, cette question devrait occuper une place centrale dans le débat public.
Les partis, les candidats et les responsables chargés du numérique, de l’intelligence artificielle et de l’éducation doivent expliquer précisément ce qu’ils proposent.
Quelle formation pour les enseignants ? Quelle évolution des examens et des méthodes d’évaluation ? Quelles plateformes pour les établissements publics ? Où seront hébergées les données scolaires ?
Comment garantir l’accès des territoires ruraux et des familles modestes ? Comment produire des contenus correspondant à l’histoire, aux langues et aux réalités marocaines ? Quelle place conserveront l’enseignant, l’effort personnel, l’écriture et le raisonnement ?
Il ne suffit pas d’annoncer une stratégie nationale de l’intelligence artificielle.
Ils ne peuvent pas se contenter d’opposer les enthousiastes aux alarmistes, ni promettre quelques modules de sensibilisation. Ils doivent présenter une véritable politique éducative intégrant l’IA, la formation des enseignants, la protection des données, l’indépendance technologique et la transformation des évaluations.
En France comme au Maroc, l’intelligence artificielle ne doit être ni divinisée ni diabolisée. Elle doit être replacée à sa juste place : celle d’un ensemble de programmes, de modèles statistiques, de données et d’infrastructures agissant dans les limites définies par les humains.
La véritable menace pour l’éducation ne réside pas dans la réponse rapide d’une machine. Elle résiderait dans notre incapacité à expliquer ce qu’est cette machine, à contrôler ses usages et à repenser un système éducatif que son arrivée nous oblige enfin à interroger.












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