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Huile de Ben d'Alhambra : la promesse fascinante d’une huile végétale à vérifier


Rédigé par La rédaction le Jeudi 25 Juin 2026

On la présente comme une huile presque miraculeuse : plus stable que l’huile d’olive, mieux adaptée aux terres sèches, capable de traverser les années sans réfrigérateur. L’huile de moringa, connue aussi sous le nom d’huile de Ben, mérite sans doute mieux que l’indifférence. Mais mérite-t-elle pour autant les slogans qui annoncent déjà la fin de l’huile d’olive ? Au Maroc, où l’olivier est à la fois un arbre économique, familial et culturel, la réponse doit être prudente.



Moringa : cette huile qui se conserve longtemps est-elle meilleure que l’huile d’olive ?

Dans certaines vidéos qui circulent à toute vitesse, l’histoire paraît simple. Une huile aurait prospéré dans les jardins de l’Andalousie musulmane, jusque dans les environs de l’Alhambra. Elle aurait ensuite été effacée par la Reconquista, l’Église, la politique agricole espagnole et le triomphe organisé de l’huile d’olive. L’huile de Ben, disent ces récits, revient aujourd’hui réclamer ce qu’on lui aurait volé.

Le scénario est puissant. Il mélange Al-Andalus, santé, mémoire, injustice historique et promesse agricole. Il a tout pour séduire, surtout chez nous, où l’on sait ce que représente l’héritage andalou dans l’imaginaire collectif. Mais dès qu’on s’éloigne de l’émotion et qu’on regarde les faits, le tableau devient moins net. Beaucoup moins net.

L’huile de moringa mérite d’être étudiée. Elle ne mérite pas qu’on lui fabrique une légende prête-à-consommer.

Huile de moringa : une vraie qualité nutritionnelle, mais pas une reine sans concurrence

Le moringa oleifera est un arbre originaire du sous-continent indien, aujourd’hui présent dans de nombreuses régions tropicales et subtropicales. Ses feuilles sont connues depuis longtemps dans plusieurs pays africains et asiatiques. Elles sont utilisées dans l’alimentation, parfois comme complément, parfois comme fourrage, parfois dans des programmes de lutte contre la malnutrition. Ses graines, elles, peuvent fournir une huile claire, douce, peu odorante, souvent appelée huile de Ben.

Sur le plan chimique, cette huile a des atouts sérieux. Elle est riche en acide oléique, un acide gras mono-insaturé que l’on retrouve aussi en forte proportion dans l’huile d’olive. Selon les variétés, les conditions de culture et les méthodes d’extraction, cet acide oléique peut représenter environ 70 à 80 % de sa composition. C’est beaucoup. Cette caractéristique explique en partie sa bonne résistance à l’oxydation.

L’huile de moringa est également appréciée pour sa stabilité. Elle s’oxyde généralement moins vite que des huiles riches en acides gras polyinsaturés, comme certaines huiles de tournesol ou de soja. Cette donnée intéresse l’industrie cosmétique, les fabricants de produits alimentaires et les chercheurs qui travaillent sur le stockage dans des zones chaudes.

Mais il faut ici mettre un frein à l’emballement.

Dire que l’huile de moringa est « meilleure que l’huile d’olive » n’a pas de sens sans préciser : meilleure pour quoi ? Pour la friture ? Pour la conservation ? Pour l’assaisonnement ? Pour le goût ? Pour la prévention cardiovasculaire ? Pour le prix ? Pour la disponibilité ? Pour les revenus des agriculteurs marocains ?

L’huile d’olive extra vierge n’est pas seulement une matière grasse riche en acide oléique. Elle contient aussi des polyphénols, ces composés antioxydants liés à son fruité, à son ardence et à son amertume. Or, ce sont précisément ces substances qui ont été abondamment étudiées dans le cadre du régime méditerranéen. L’huile de moringa possède ses propres composés intéressants, mais elle n’a pas derrière elle le même volume d’études cliniques, ni la même histoire alimentaire, ni la même place dans les habitudes culinaires.

Un nutritionniste sérieux ne remplace donc pas une huile par une autre sur la foi d’un slogan. Il regarde l’ensemble du repas. Une salade marocaine avec de bonnes tomates, des herbes fraîches, des légumineuses et une huile d’olive de qualité reste une excellente base. Une huile de moringa correctement produite peut trouver sa place ailleurs, comme alternative ponctuelle ou comme produit de niche. La nuance n’est pas moins enthousiasmante. Elle est simplement plus honnête.

Alhambra et huile de Ben : l’histoire séduisante résiste mal aux certitudes

Ibn al-Baytar, le grand botaniste andalou né à Malaga au XIIe siècle, a bien recensé une immense variété de plantes, de remèdes et d’aliments dans son œuvre. Son héritage scientifique est considérable. Il appartient pleinement à cette histoire savante méditerranéenne dont le Maroc a été, lui aussi, un espace vivant et fécond.

En revanche, affirmer avec assurance que le moringa poussait abondamment dans les jardins de l’Alhambra, qu’il rivalisait avec l’olivier dans les vergers royaux de Grenade ou que son huile remplissait les marchés de Séville et de Malaga demande des preuves historiques précises. Elles ne sont pas établies dans les sources solides facilement accessibles.

Le problème n’est pas de rêver à l’Andalousie. Le problème commence lorsque le rêve devient un argument commercial.

L’huile de Ben a bien une histoire ancienne, notamment en Égypte où elle fut utilisée pour les soins du corps, les parfums et certains usages artisanaux. Son nom est d’ailleurs souvent associé aux graines de moringa. Mais les affirmations selon lesquelles des jarres d’huile de moringa âgées de trois mille ans auraient été retrouvées intactes dans des tombes, ou que les embaumeurs l’auraient utilisée parce qu’elle « refusait de se décomposer », relèvent davantage du récit viral que de la démonstration archéologique incontestable.

Cela ne retire rien à la valeur patrimoniale de cette huile. Au contraire. Une histoire vraie, même moins spectaculaire, tient mieux debout qu’un roman forcé.

Quant à l’idée d’une suppression volontaire de l’huile de Ben par la Couronne espagnole et l’Église afin d’imposer l’huile d’olive, elle doit être reçue avec beaucoup de scepticisme. L’olivier était déjà profondément enraciné dans le bassin méditerranéen bien avant la chute de Grenade. Les Romains, les Grecs, les populations ibériques et les sociétés musulmanes l’ont cultivé, valorisé, échangé. Réduire son succès à une opération idéologique menée contre une huile « arabe » est une simplification commode, mais historiquement fragile.

L’histoire agricole est rarement propre. Elle obéit aux climats, aux rendements, aux routes commerciales, aux goûts des populations, aux impôts, aux guerres, aux savoir-faire. Elle ne se laisse pas enfermer dans une vidéo de cinquante secondes.

Moringa Maroc : une piste agricole crédible, à condition de sortir du marketing

Là où le sujet devient vraiment intéressant pour le Maroc, ce n’est pas dans une bataille artificielle entre deux huiles. C’est dans la question agricole.

Le pays vit sous tension hydrique. Les agriculteurs, notamment dans les zones vulnérables, cherchent des cultures plus résistantes à la chaleur, capables de créer de la valeur sans exiger les mêmes volumes d’eau que certaines productions intensives. Le moringa attire donc l’attention. L’arbre supporte relativement bien les conditions chaudes et sèches lorsqu’il est cultivé dans un environnement adapté. Des travaux récents menés au Maroc et dans d’autres régions méditerranéennes semi-arides s’intéressent d’ailleurs à son comportement agronomique.

Mais résistante à la sécheresse ne veut pas dire magique.

Un jeune plant a besoin d’eau pour s’installer. La qualité du sol compte. Le choix variétal compte. Les ravageurs existent. Les rendements ne tombent pas du ciel. Et surtout, produire de l’huile exige bien plus que planter quelques arbres : il faut des graines en quantité, des équipements d’extraction, une maîtrise de l’hygiène, des contrôles de qualité, une chaîne de conditionnement et un marché solvable.

Voilà la question que le Maroc devrait se poser : peut-on développer une filière de moringa raisonnable, traçable, locale, sans mettre en difficulté les cultures déjà installées et sans transformer les petits agriculteurs en figurants d’une nouvelle mode verte ?

Une filière pilote dans certaines zones du Souss, du Sud-Est ou des oasis peut avoir du sens. Elle pourrait associer agriculteurs, coopératives féminines, instituts de recherche, universités et industriels de l’agroalimentaire. Elle devrait aussi être pensée au-delà de l’huile. Les feuilles, les graines, les résidus de pressage et le bois ont plusieurs usages possibles. Cette polyvalence est une force.

Mais il faut éviter le piège que le Maroc connaît trop bien : annoncer une « révolution » avant même d’avoir construit le marché, le cahier des charges, les débouchés et les garanties sanitaires.

L’huile de moringa restera chère tant que la production sera faible et artisanale. À ce stade, elle ne peut pas devenir l’huile quotidienne de toutes les cuisines marocaines. Et ce n’est pas un drame. Une huile de niche, bien produite, contrôlée, valorisée dans la gastronomie, la cosmétique ou certains produits alimentaires, peut déjà créer de l’emploi et de l’innovation.

L’argument des « dix ans sans réfrigérateur » frappe les esprits. Il faut le remettre à sa juste place.

L’huile de moringa est reconnue pour sa stabilité oxydative. C’est réel. Des études montrent qu’elle résiste bien à l’oxydation grâce à sa forte teneur en acide oléique et à certains antioxydants naturels. Mais une durée de conservation ne se décrète pas. Elle dépend du mode d’extraction, du filtrage, de la teneur initiale en eau, du type de bouteille, de l’exposition à la lumière, de la chaleur, de l’oxygène et de la propreté du stockage.

Une bouteille transparente laissée sur une étagère en plein soleil à Oujda, Marrakech ou Errachidia ne vieillira pas comme un produit stocké dans un récipient opaque, fermé et conservé à l’abri de la chaleur. Dix ans peut correspondre à des conditions particulières, à une huile très bien stabilisée, à une référence technique précise. Ce n’est pas une promesse universelle qu’on peut imprimer tranquillement sur n’importe quelle étiquette.

L’huile d’olive, elle aussi, souffre des idées reçues. Son point de fumée varie selon sa qualité, son degré d’acidité et son raffinage. Une bonne huile d’olive extra vierge peut être utilisée pour de nombreuses cuissons du quotidien. La présenter comme une huile fragile, incapable de supporter la chaleur, est aussi trompeur que de vendre le moringa comme une potion qui ne rancit jamais.

Au fond, le débat est mal posé. Il ne s’agit pas de détrôner l’olive. Il s’agit d’élargir le paysage.

Le Maroc a intérêt à défendre son huile d’olive, à améliorer sa qualité, à combattre la fraude, à soutenir ses oléiculteurs et à mieux valoriser ses terroirs. Il a également intérêt à tester, sans naïveté, de nouvelles plantes adaptées au dérèglement climatique. Le moringa peut être l’une de ces pistes. Pas une revanche historique. Pas une vérité cachée. Une opportunité à examiner sérieusement.

Et dans une époque saturée de produits miracles, cette différence compte beaucoup.





Jeudi 25 Juin 2026

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