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Il y a des affaires qui méritent un procès. Et d’autres qui méritent d’abord un débat.


À mesure que les législatives approchent, la politique marocaine risque de retrouver l’un de ses vieux réflexes : transformer chaque controverse en affaire, chaque accusation en condamnation et chaque adversaire en suspect.



Pourtant, une démocratie ne peut pas fonctionner comme un immense tribunal. Il y a évidemment des affaires qui méritent un procès.
Lorsqu’il existe des soupçons sérieux de corruption, de détournement de fonds publics, d’achat de voix, de trafic d’influence ou d’enrichissement illicite, ce n’est pas à une émission de télévision, à Facebook, à TikTok ou à un meeting électoral de rendre la justice.
Il existe des institutions pour cela.
Une accusation pénale appelle des preuves, une enquête, une procédure contradictoire et, éventuellement, un jugement.
La justice juge les infractions.
Mais tout ce qui relève de la responsabilité publique n'est pas nécessairement pénal.
Et c’est précisément là que commence la politique.
Un gouvernement peut parfaitement n’avoir commis aucune infraction et devoir pourtant répondre de son bilan.Un ministre peut avoir respecté la loi et avoir pris de mauvaises décisions.Une majorité peut être juridiquement irréprochable et politiquement contestable.Une politique publique peut être parfaitement légale et profondément inefficace.
Et un responsable politique peut être innocent devant un tribunal tout en restant comptable de ses choix devant les électeurs.
C’est même cela, la démocratie.

Le bulletin de vote n’est pas un jugement pénal
À quelques semaines des législatives, cette distinction devient essentielle.
Car la campagne qui s'ouvre ne devrait pas être uniquement celle des dossiers, des accusations, des petites phrases et des révélations vraies, approximatives ou parfois instrumentalisées.
Elle devrait être celle des comptes.
Que s’est-il passé avec le pouvoir d’achat ?Pourquoi certains Marocains ont-ils le sentiment que leur niveau de vie progresse moins vite que les indicateurs macroéconomiques ?Qu’avons-nous réellement amélioré dans l’école publique ?
Dans la santé ?
Dans l’emploi des jeunes ?
Dans l’accès au logement ?
Dans les territoires ruraux ?
Dans la qualité des services publics ?
Qu’a produit la politique menée depuis cinq ans ?
Qu’est-ce qui a fonctionné ?
Qu’est-ce qui a échoué ?
Et surtout : que proposent ceux qui veulent gouverner autrement ?
Aucune de ces questions ne nécessite un procureur. Elles nécessitent une campagne électorale.

Judiciariser la politique peut aussi servir à éviter la politique
Il existe même un paradoxe. Plus une campagne devient judiciaire, moins elle peut devenir politique.
Si chaque parti répond aux critiques en parlant des « affaires » de son adversaire, chacun finit par disposer de son dossier contre l’autre.
On ne compare alors plus les programmes. On compare les casseroles.
On ne confronte plus deux visions du Maroc. On confronte deux actes d’accusation.
Et le citoyen ? Il devient spectateur d’un match dont il connaît déjà le scénario : « Vous êtes corrompus. » — « Vous l’êtes davantage. »
Cela produit du bruit. Rarement du choix. Or une élection législative n’est pas organisée pour déterminer quel parti compte le moins de suspects.
Elle sert à décider qui doit gouverner le Maroc pendant les cinq prochaines années et pour faire quoi.

La majorité doit défendre son bilan. L’opposition doit défendre son alternative.
Voilà peut-être la règle démocratique la plus simple.
À ceux qui ont gouverné revient la responsabilité d’expliquer leurs résultats.
Pas seulement leurs intentions.
Pas seulement les crises internationales.
Pas seulement l’héritage reçu.
Leurs résultats.
À ceux qui veulent les remplacer revient une obligation tout aussi exigeante : expliquer ce qu’ils feraient différemment.
Pas simplement dire que le gouvernement a échoué.
Dire comment ils réussiraient.
Avec quel budget.
Avec quelles priorités.
Dans quels délais.
Et avec quels arbitrages.
Car promettre simultanément davantage de dépenses publiques, davantage de pouvoir d’achat, davantage d’investissements, moins d’impôts et moins de déficit est relativement facile sur une estrade.
Gouverner consiste précisément à expliquer les choix entre ces objectifs.

Et les « affaires » ? Qu’elles suivent leur chemin.
Lorsqu’il existe des faits susceptibles de constituer une infraction, qu’ils soient transmis aux institutions compétentes. Que les enquêtes soient menées. Que les droits de la défense soient respectés. Et que la justice tranche en toute indépendance.
Mais ne demandons pas à la justice de résoudre nos désaccords politiques.
Et surtout, ne demandons pas aux électeurs de rendre des verdicts judiciaires à la place des tribunaux.
Le citoyen possède une autre compétence. Elle est immense.
Il peut sanctionner une politique sans considérer ses auteurs comme des délinquants.
Il peut estimer qu'un ministre n'a rien fait d'illégal mais qu'il a mal gouverné.
Il peut reconnaître certaines réussites d'une majorité et décider malgré tout qu'une alternance est devenue souhaitable.
Il peut également considérer que l'opposition critique beaucoup mais ne propose pas suffisamment.
C'est son droit. C'est même son pouvoir.

En septembre, le Maroc n’élira pas des juges
Il élira des députés. Et indirectement, il déterminera une majorité capable de porter un nouveau cycle gouvernemental.
Alors oui : Il y a des affaires qui méritent un procès. Laissons-les à la justice.
Mais il y en a d’autres qui méritent d’abord un débat. Organisons-le.
Sur le pouvoir d’achat.
Sur l’emploi.
Sur l’école.
Sur la santé.
Sur la classe moyenne.
Sur les inégalités territoriales.
Sur la jeunesse.
Sur l’investissement.
Sur la protection sociale.
Sur la souveraineté économique, énergétique, alimentaire et numérique.
Sur le Maroc que nous voulons construire à l’horizon 2030 et au-delà.
Parce qu’au fond, une démocratie adulte devrait être capable de distinguer trois choses.
Ce qui relève du juge.
Ce qui relève du débat politique.
Et ce qui, finalement, relève du bulletin de vote.

Le premier établit les responsabilités pénales.
Le deuxième confronte les responsabilités politiques.
Le troisième tranche.
Et le 23 septembre, c’est bien le troisième qui devrait avoir le dernier mot.



Jeudi 27 Août 2026

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