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Iran: quelle rationalité stratégique?


Par Mustapha Sehimi.

Il faut dépasser les lectures occidentalo-centrées de la «question iranienne» pour restituer la rationalité stratégique d’un acteur souvent réduit à une puissance idéologique ou irrationnelle.

L’Iran est un acteur central du grand jeu eurasiatique: il combine stratégie de zone grise, guerre hybride, réseaux de proxys et diversification diplomatique vers l’Est. Une résonance particulière au moment où la République islamique traverse l’une des crises les plus profondes de son histoire politique, économique et militaire.



Dans un contexte international marqué par l’intensification des rivalités géopolitiques et par la recomposition des équilibres eurasiatiques, comment proposer une analyse ambitieuse de la politique étrangère de la République islamique et des instruments de puissance mobilisés par Téhéran?

S’inscrire peut-être dans un double objectif: dépasser les lectures strictement occidentalo-centrées de la «question iranienne»; et restituer la rationalité stratégique d’un acteur souvent réduit, dans les discours politiques et médiatiques, à une puissance idéologique ou irrationnelle.

Une rationalité qui repose sur une politique étrangère combinant pragmatisme stratégique, héritage révolutionnaire et adaptation aux contraintes structurelles du système international.

La République islamique, héritière d’une civilisation impériale millénaire et située au carrefour de l’Europe et de l’Asie, demeure un acteur central du «grand jeu» géopolitique eurasiatique.

Doté de vastes ressources énergétiques et d’une position stratégique entre la mer Caspienne, le Golfe et l’Asie centrale, l’Iran occupe une position charnière dans les dynamiques énergétiques et commerciales du continent eurasiatique.

Il faut s’arrêter sur les modalités contemporaines de la puissance iranienne.

Cela concerne l’analyse de la stratégie de «zone grise», la pierre angulaire du modus operandi iranien.

Téhéran exploite les asymétries militaires, politiques et temporelles avec ses adversaires afin de poursuivre ses objectifs stratégiques.

Cette stratégie repose notamment sur l’usage de réseaux de proxys, l’ambiguïté opérationnelle et la gradation des actions, permettant de maintenir le conflit en deçà du seuil de guerre ouverte.

Cette logique asymétrique se retrouve dans les capacités cybernétiques et informationnelles du régime avec l’importance croissante de la cyberarmée iranienne dans la guerre cognitive et les opérations d’influence numérique.

L’usage de faux comptes, de campagnes de désinformation ou d’opérations d’influence illustre l’adaptation du régime aux nouvelles formes de conflictualité hybride.

De manière complémentaire, l’Iran explore désormais les potentialités de l’intelligence artificielle dans la guerre de l’information et dans le contrôle interne de l’espace numérique.

À noter aussi la dimension militaire classique de la puissance iranienne.

Le programme balistique et le dossier nucléaire mettent en évidence l’articulation entre dissuasion stratégique et contraintes structurelles.


«L’intégration progressive de l’Iran dans des structures comme l’Organisation de coopération de Shanghai ou les BRICS témoigne de la volonté du régime de s’inscrire dans un ordre international multipolaire en gestation.»

Il faut élargir la perspective en analysant les relations internationales de l’Iran dans une perspective régionale et globale.

Au Moyen-Orient, elles mettent en évidence la multiplicité des registres d’action de Téhéran.

L’analyse des relations irano-saoudiennes révèle ainsi la coexistence paradoxale de rivalités idéologiques et de pragmatisme géopolitique. La stratégie iranienne vis-à-vis d’Israël souligne, elle, l’importance des logiques de guerre indirecte et de délégation stratégique.

Les relations avec les grandes puissances retiennent également l’intérêt.

Les partenariats russo-iranien et sino-iranien montrent que ces rapprochements ne doivent pas être interprétés comme la formation d’un bloc anti- occidental homogène.

Ils relèvent davantage d’un pragmatisme stratégique fondé sur la convergence d’intérêts ponctuels, notamment dans le contexte des sanctions occidentales et de la recomposition des routes commerciales eurasiatiques.

Il y a là, dans cette perspective, la mise en lumière de la stratégie de «regard vers l’Est» adoptée par Téhéran depuis le durcissement des sanctions occidentales.

L’intégration progressive de l’Iran dans des structures comme l’Organisation de coopération de Shanghai ou les BRICS témoigne de la volonté du régime de s’inscrire dans un ordre international multipolaire en gestation.

Cela étant, et depuis la fin de l’année 2025, le pays est plongé dans une crise politique et sociale majeure marquée par des manifestations massives déclenchées par la dégradation de la situation économique et la dévaluation du rial.

Ces protestations, parmi les plus importantes depuis la révolution de 1979, ont été violemment réprimées par les autorités, faisant plusieurs milliers de morts selon certaines estimations.

À cette instabilité interne s’ajoute désormais une escalade géopolitique régionale.

Les tensions militaires entre l’Iran, Israël et les États-Unis se sont intensifiées en ce début de l’année 2026, entraînant une forte déstabilisation du système politique iranien.

La mort du guide suprême Ali Khamenei, lors de frappes israélo-américaines a ouvert une période d’incertitude quant à la succession et à l’avenir du régime, révélant la fragilité d’un système pourtant réputé résilient.

La mort de Khamenei a ouvert une période d’incertitude sur l’avenir du régime, révélant la fragilité d’un système pourtant conçu dès 1979 pour fonctionner sans son fondateur.
 




Vendredi 27 Mars 2026

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