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La langue ou le vertige d’appartenir…


Par Rachid Boufous.

Il suffit d’une phrase pour fissurer un consensus national que l’on croyait immuable.

Lorsque Leïla Slimani interroge dans son dernier livre « Assaut contre la frontière », dans lequel elle explore son rapport complexe à la langue arabe et son identité franco-marocaine et la possibilité d’être pleinement marocaine sans maîtriser l’arabe, elle ne pose pas seulement une question intime, elle révèle une fracture silencieuse, ancienne, structurante, que le Maroc contemporain n’a jamais véritablement résolue : celle qui oppose les langues de l’ascension sociale aux langues de l’appartenance, les langues du pouvoir aux langues du peuple, les langues de la réussite à celles de la légitimité.



Car au Maroc, la langue n’est pas un simple outil de communication ;

Elle est un marqueur social, un capital symbolique, un passeport invisible qui ouvre ou ferme des portes, qui autorise ou interdit l’accès à certaines sphères.

Le français, langue héritée de l’histoire coloniale mais consolidée par les logiques économiques contemporaines, s’est imposé comme la langue des élites, des grandes écoles, des conseils d’administration, des cabinets ministériels, des ingénieries complexes et des arbitrages financiers.

Il est la langue de la décision, de la technique, du réseau. L’arabe, dans sa forme classique, demeure la langue de l’État, du droit, du religieux, du discours officiel, mais aussi celle d’une légitimité culturelle profonde, presque sacrée, qui touche à l’identité même du pays.

Entre les deux, la darija circule, vivante, inventive, populaire, véritable langue du quotidien mais dépourvue de reconnaissance institutionnelle pleine et entière. Et l’amazigh, enfin reconnu constitutionnellement, poursuit son long chemin vers une égalité encore inachevée.

Dans cet entrelacs linguistique, une hiérarchie implicite s’est installée, souvent niée mais puissamment opérante.

La langue ou le vertige d’appartenir…
Ne pas maîtriser le français est perçu comme un handicap social, un frein à la réussite, parfois même comme une relégation.

Ne pas maîtriser l’arabe classique, en revanche, devient pour une partie des élites francophones une gêne plus diffuse, une dissonance identitaire, un léger vertige qui surgit dans les moments d’exposition publique, notamment lorsqu’il faut prendre la parole dans des espaces où la langue nationale est attendue comme une évidence.

C’est là que le malaise se cristallise : dans ces scènes parlementaires où certains responsables, formés dans les circuits de la mission française, peinent à s’exprimer en arabe et deviennent l’objet de moqueries, souvent de la part de ceux-là mêmes qui ne maîtrisent pas le français.

Le spectacle est cruel, mais il est surtout révélateur d’un pays qui n’a pas tranché la question de sa langue de référence.

Ce qui trouble davantage, c’est l’asymétrie du jugement social.

Un Amazigh ne parlant pas arabe ne sera pas immédiatement disqualifié dans son appartenance nationale ; son identité est perçue comme enracinée ailleurs, dans une historicité propre, légitime.

Mais un Marocain arabophone ne maîtrisant pas le français sera souvent assigné à une forme d’infériorité sociale, tandis qu’un francophone ne maîtrisant pas l’arabe sera soupçonné d’être déconnecté de son propre pays.

Ainsi, chacun est jugé à l’aune d’une norme différente, révélant une société où la langue est moins un lien qu’un filtre, moins un héritage qu’un instrument de tri.

La question posée par Slimani dépasse donc largement le cadre individuel ; elle touche à la fabrication même de l’élite marocaine.

Depuis des décennies, le système éducatif produit une dualité profonde : d’un côté, un enseignement public majoritairement arabisé, souvent fragilisé, de l’autre, un enseignement privé ou de mission, largement francophone, qui alimente les circuits de pouvoir et d’influence.

Cette fracture linguistique recoupe des fractures sociales, territoriales, économiques. Elle fabrique deux Maroc qui se côtoient sans toujours se comprendre, deux imaginaires qui coexistent sans véritable traduction mutuelle.

Or, une nation ne peut durablement reposer sur une telle dissonance.

Car la langue, au-delà de sa fonction utilitaire, est ce qui permet de dire le monde, de le penser, de le partager. Elle est le lieu où se construit le récit collectif.

Lorsque ce récit se fragmente en plusieurs langues hiérarchisées, c’est l’idée même de communauté nationale qui vacille, non pas dans son existence, mais dans sa cohérence.

Faut-il alors choisir ? Faut-il trancher entre l’arabe et le français, entre l’ancrage et l’ouverture, entre l’identité et la performance ?

La question est mal posée. Le Maroc n’a jamais été monolingue et ne le sera jamais. Sa richesse réside précisément dans sa pluralité linguistique, dans cette capacité à habiter plusieurs langues, plusieurs registres, plusieurs mondes.

Le véritable enjeu n’est pas de substituer une langue à une autre, mais de rééquilibrer leur statut, de sortir d’une logique de domination implicite pour construire une véritable écologie linguistique où chaque langue trouve sa place sans disqualifier l’autre.

Cela suppose une refondation en profondeur du système éducatif, une réconciliation entre les filières, une valorisation réelle de l’arabe et de l’amazigh comme langues de savoir et non seulement de culture

Tout en assumant pleinement le rôle du français et de plus en plus de l’anglais, comme langues d’ouverture et d’insertion dans le monde.

Cela suppose aussi une exigence nouvelle vis-à-vis des élites : celle de maîtriser la langue du pays qu’elles prétendent gouverner, non par contrainte, mais par responsabilité. Car au fond, la question de Slimani n’est pas linguistique, elle est politique.

Elle interroge le lien entre ceux qui décident et ceux qui vivent, entre ceux qui parlent et ceux qui écoutent, entre ceux qui représentent et ceux qui sont représentés.

Peut-on appartenir pleinement à un pays dont on ne parle pas la langue dominante dans l’espace public ?

Peut-on prétendre incarner une nation sans partager son idiome commun ?

La réponse ne peut être ni binaire ni moralisatrice.

Mais une chose est certaine : tant que la langue restera au Maroc un marqueur de hiérarchie plutôt qu’un vecteur de cohésion, tant qu’elle continuera à produire de la honte d’un côté et de la condescendance de l’autre, le pays avancera avec une fracture intime, invisible mais persistante.

Et il faudra bien, un jour, la nommer pour pouvoir la dépasser.

PAR RACHID BOUFOUS/FACEBOOK.COM



Lundi 13 Avril 2026

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