Parce qu’un mal qui ne se voit pas peut coûter cher
On connaît le scénario. Ça ne va pas très bien. On dort mal, on rumine, on s’épuise, on n’arrive plus à se concentrer. Alors on se dit que ça va passer. Qu’on est simplement fatigué. Qu’il faut prendre sur soi. Qu’on verra plus tard.
Et puis, parfois, le “plus tard” devient plusieurs mois.
Au Maroc, consulter pour sa santé mentale reste encore loin d’être un réflexe aussi banal que prendre rendez-vous chez le médecin lorsqu’on a mal au dos ou à l’estomac.
Le prix d’une consultation, la disponibilité des professionnels et surtout le regard des autres peuvent transformer une démarche pourtant ordinaire en véritable parcours du combattant.
C’est précisément là que le débat politique devient intéressant.
Car dans son programme législatif 2026-2031, l’Istiqlal propose une mesure qui pourrait changer une partie de cette équation : intégrer la consultation psychologique dans l’Assurance maladie obligatoire (AMO).
Autrement dit, faire de la santé mentale un soin à part entière dans le système de couverture médicale, plutôt qu’une dépense que le patient doit souvent assumer de sa poche.
Le problème, ce n’est pas seulement “aller voir un psy”
Il faut le dire clairement : rendre une consultation remboursable ne fera pas apparaître des psychologues dans toutes les villes du Royaume.
Et c’est là que la proposition devient plus intéressante lorsqu’on la regarde dans son ensemble.
Le programme de l’Istiqlal prévoit également une cartographie nationale de la santé mentale et la création de centres régionaux, avec l’ambition de mieux répartir l’offre de soins.
Une logique qui répond à un problème assez évident : à quoi sert une couverture médicale si le professionnel de santé dont on a besoin est difficile à trouver ou trop éloigné ?
Le chantier est d’ailleurs plus large que la seule proposition du parti. Le Maroc travaille déjà sur une stratégie nationale multisectorielle de santé mentale à l’horizon 2030, qui prévoit notamment de renforcer les services de santé mentale dans les structures publiques et les consultations ambulatoires.
La question est donc moins de savoir si la santé mentale doit être prise au sérieux. Le débat est désormais ailleurs : comment la rendre réellement accessible ?
Une ordonnance ne suffit pas quand le problème est dans la tête
Le système de santé a longtemps été pensé autour de ce qui se mesure facilement : une tension, une fracture, une infection, une analyse de sang.
Mais l’anxiété, la dépression, les addictions ou l’épuisement psychologique ne se règlent pas toujours avec une ordonnance et quelques jours de repos.
Et pourtant, leurs conséquences, elles, finissent bien par devenir visibles.
Décrochage scolaire, difficultés professionnelles, isolement, problèmes familiaux, addictions…
La santé mentale déborde largement du cabinet du psychologue. C’est justement pourquoi l’Istiqlal la place dans son programme consacré à la jeunesse, aux côtés de mesures portant sur l’emploi, l’éducation, la famille et l’insertion.
Le parti propose notamment une politique de prévention des addictions, leur reconnaissance comme maladie chronique et un programme baptisé « Hna Maak », pensé comme un dispositif de seconde chance pour les jeunes.
L’idée est donc de ne plus attendre que le problème devienne grave pour intervenir.
Et si le remboursement changeait aussi les mentalités ?
Il y a évidemment une question financière. Mais il y en a une autre, plus difficile à mesurer : le remboursement peut aussi participer à la banalisation du recours aux soins psychologiques.
Lorsqu’une assurance prend en charge une consultation, le message envoyé est assez simple : ce soin est légitime.
C’est loin d’être anodin dans un pays où la santé mentale reste encore entourée de préjugés.
Le Maroc a déjà engagé une réforme importante de son système de protection sociale avec la généralisation de l’AMO. Mais généraliser une couverture ne signifie pas automatiquement que tous les soins deviennent financièrement accessibles dans les mêmes conditions.
Pour la santé mentale, les détails feront donc toute la différence : combien de séances ? Quel tarif de référence ? Quels professionnels ? Quelle part réellement remboursée ? Quel parcours entre le médecin généraliste, le psychologue et le psychiatre ?
C’est là que la promesse politique devra passer l’épreuve du réel.
Le risque : rembourser des consultations… sans créer l’offre
Parce qu’il y a un piège.
Si demain davantage de Marocains veulent consulter, mais que l’offre de professionnels ne suit pas, le problème ne disparaîtra pas. Il se déplacera.
Le programme de l’Istiqlal semble justement vouloir éviter ce scénario en associant remboursement, centres régionaux et cartographie nationale.
Cette combinaison est importante : elle permettrait théoriquement d'identifier les zones où les besoins sont les plus importants et d'y adapter l'offre.
C’est particulièrement crucial en dehors des grandes villes.
Car la santé mentale ne devrait pas devenir un privilège géographique : être à Casablanca, Rabat ou Marrakech ne devrait pas déterminer la facilité avec laquelle on peut trouver quelqu’un à qui parler.
Une proposition qui dépasse finalement les élections
La santé mentale pourrait bien être l’un des sujets sur lesquels les promesses électorales seront confrontées à une réalité très concrète.
Parce qu’un jeune qui ne trouve pas de travail, qui décroche de ses études, qui ne parvient plus à se projeter ou qui sombre dans une addiction n’a pas seulement besoin qu’on lui dise de “garder espoir”.
Il a besoin d’un système capable de l’accompagner.
L’Istiqlal fait de cette idée un morceau de son projet pour 2026-2031. Reste à savoir si l’intégration de la consultation psychologique à l’AMO sera suffisamment généreuse pour être utile, suffisamment simple pour être utilisée et suffisamment financée pour être durable.
Après tout, si l’on accepte depuis longtemps de rembourser les soins d’un corps malade, pourquoi faudrait-il encore expliquer pourquoi une tête qui souffre mérite, elle aussi, d’être soignée ?












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