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Lahcen Haddad : Le Maroc n'est pas délégataire de l'UE pour la gestion de la migration illégale


Pour Lahcen Haddad, coprésident de la commission parlementaire mixte Maroc-UE, il est temps de repenser les partenariats et les politiques de voisinage de manière à adopter une approche durable et mutuellement bénéfique en matière de gestion des flux migratoires. Tout en précisant qu’un partenariat dans ce sens n’est nullement une délégation de cette gestion à une partie tierce, en l’occurrence le Maroc, M. Haddad plaide pour une vision globale, basée sur le co-développement et favorisant la prospérité et la croissance dans toute la région du Sahel et du Grand Sahara.



Écouter le podcast en entier :


Par Brahim Mokhliss

Ces événements tragiques marquent un énorme changement dans les méthodes utilisées par les réseaux de trafic d'êtres humains, d'immigration clandestine et de crime organisé pour emmener de manière illégale le maximum de migrants à Melilla.

Ces dernières années, les violences qui ont été enregistrées ont atteint un niveau jamais connu auparavant, devenant plus organisées et plus meurtrières. Divers éléments militarisés et entraînés traversent le désert du Grand Sahara, passent par l'Algérie pour enfin accéder au Maroc. Ils se rassemblent ensuite dans les bois entourant Nador et Melilla ou encore les montagnes surplombant Ceuta, d’où ils préparent leurs violentes attaques. L'assaut du 24 juin ne fait que confirmer cette réalité.

Les chefs de file de la mafia migratoire sont entraînés aux violents combats de rue, à la guérilla et à la fabrication d'armes de fortune. Il est fort probable que certains d'entre eux aient été entraînés par des groupes criminels organisés parcourant la vaste région du Sahel et du Grand Sahara. Le changement des méthodes de «légèrement violentes» (par le passé) à «dangereusement fatales» (dernièrement) dénote un changement dangereux que nous devons tous (pays de l'UE, d'Afrique du Nord et du Sahel) prendre en compte dans le cadre de nos futurs efforts de collaboration afin de lutter contre le crime organisé et la migration illégale et violente.

Les forces de sécurité marocaines, habituées aux assauts de la clôture autour des deux villes de Ceuta et Melilla depuis des années (145 agressions depuis 2016), considèrent que l'attaque du 24 juin 2022 est sans précédent dans son utilisation de méthodes terrorisantes et dangereuses, perpétrées par des éléments violents amenés peut-être par un pays voisin, à des moments de rupture politique entre l'Espagne et l'Algérie et de tensions accrues entre l'Algérie et le Maroc, et de difficultés géopolitiques dans la région sahélo-saharienne.

Ce qui retient notre attention concernant les événements récents, c'est le changement de la part des chefs de file de la mafia du point d'attaque de la localité «habituelle» du Barrio Chino à Melilla vers un passage étroit spécifiquement utilisé par les résidents et les piétons pour traverser entre Melilla et Nador. En effet, la vague de 2.000 migrants, menée par des chefs militarisés, a envahi les rues de Nador de manière violente et hautement orchestrée, et a tenté de passer par un passage étroit, ce qui a conduit à une bousculade dont le résultat a été 23 migrants morts, 78 blessés (dont certains sont encore hospitalisés), 140 agents de sécurité marocains également, dont certains d'entre eux dans des conditions graves.

L'agression, extrêmement violente, montre un haut degré d'organisation, une chaîne de commandement expérimentée, des méthodes paramilitaires et des chefs de réseaux mafieux chevronnés et formés aux méthodes du crime organisé.

Doit-on s’attendre à la reproduction de tels scénarios dans l’avenir et pourquoi ?

La migration ne peut être gérée uniquement par une approche sécuritaire. Le renforcement de la migration légale et mutuellement bénéfique, l'allègement des procédures de visa pour les professionnels, les entrepreneurs, les étudiants et les travailleurs saisonniers, ainsi que le développement durable et plus efficace des pays d'origine, par un programme d'aide international efficace et la création d'un espace de croissance vertueuse et de prospérité autour de la Méditerranée, en Afrique du Nord et dans les régions du Sahel sont des points d'entrée réels et efficaces pour une stratégie réussie de l'UE et de ses partenaires en matière de migration.

Le contexte international est aujourd'hui tel que les tentatives de migration illégale ne feront que s'exacerber. Les perturbations post-Covid, la guerre en Ukraine, la flambée des prix des denrées alimentaires et énergétiques, la militarisation de l'énergie par certains pays d'Europe de l'Est et d'Afrique du Nord, la montée des instabilités au Sahel, en Afrique du Nord, en mer Noire et en mer de Chine méridionale, conduiront non seulement à l'augmentation du nombre de migrants et de réfugiés, mais également à la militarisation de la migration. Certains médias espagnols (Andros Lozano, «Las fuerzas de seguridadtemen que Argelia haya relajado el control en su frontera con Marruecos para presionar a España con la inmigración », El Mundo, 27 juin 2022) parlent d'un assouplissement du contrôle des frontières algériennes avec le Maroc, entraînant un afflux plus important de migrants vers Melilla, comme moyen de pression sur l'Espagne concernant la question du Sahara occidental. Il faut que l’UE et la communauté internationale mettent l’Algérie devant ses responsabilités.

Il est donc grand temps de repenser les partenariats et les politiques de voisinage pour œuvrer pour la mise en place d’une approche plus durable et mutuellement bénéfique d’une migration qui protège les frontières et les souverainetés nationales tout en ouvrant raisonnablement les portes à un mouvement légal et durable des personnes entre les pays du Nord et du Sud. La prospérité partagée est la clé de ce nouveau modèle de politique de voisinage entre l'Europe et ses partenaires du Sud.

Que pensez-vous de l’engagement du Maroc en matière d’émigration clandestine ?

Le Maroc est depuis longtemps un rempart contre les flux migratoires illégaux vers l'Europe, utilisant ses propres ressources pour garder ses frontières d’abord et collaborer avec l'Europe et l'Afrique dans le but de mieux gérer les flux migratoires. Les forces marocaines surveillent leurs frontières terrestres et maritimes extérieures pour empêcher les entrées illégales dans le pays et intérieures pour empêcher les traversées illégales vers l'Europe. Dans ce cadre, 1.300 réseaux de trafic ont été démantelés sur les 5 dernières années seulement (256 en 2021 et 100 jusqu'en mai 2022).

De même, plus de 360.000 tentatives de migration illégale ont été contrecarrées depuis 2017 (63.000 en 2021 et 26.000 jusqu'en mai 2022). Ces succès retentissants ne doivent pas être ternis par des événements tragiques comme le récent assaut violent contre Nador et Melilla. Le Maroc est en plein dedans, nos amis espagnols et européens le savent. Mais le défi est de taille et il mérite une approche novatrice, intégrée, de longue haleine et multidimensionnelle, respectant les droits humains, mais permettant un développement durable des zones du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest et la maîtrise de la situation sécuritaire dans ces contrées, qui, malheureusement, favorise la floraison du crime organisé et mafieux et du trafic des êtres humains.

Pensez-vous que le soutien de l’Europe au Royaume est suffisant pour faire face à ce problème ?

Le Maroc dépense un demi-milliard d'euros par an pour lutter contre l'immigration illégale vers l'Europe. L'aide de l'UE au Maroc à cet égard ne dépasse pas un total de 270 millions d'euros pour une période totale de 15 ans, soit en moyenne à peine 15 millions par an. La lutte contre l'immigration clandestine nécessite des ressources et un véritable partenariat. Pour l'instant, le Maroc utilise ses propres ressources pour garder 3.500 kilomètres de mer et 3.400 kilomètres de frontières terrestres.

Beaucoup d’observateurs estiment que le partenariat Maroc-UE en matière de gestion des flux migratoires et de bon voisinage doit être repensé. Qu’en pensez-vous ?

Il faut d’abord clarifier les rôles et les responsabilités : le Maroc n’est censé garder que ses propres frontières. Le partenariat dans la lutte contre la migration illégale entre l’UE et le Maroc n’est nullement une délégation de la part de l’Espagne et de l’UE de cette gestion à une partie tierce, en l’occurrence le Maroc. C’est un partenariat, une collaboration, une gestion commune du voisinage. En fin de compte, ce sont les séquelles d’un colonialisme européen dévastateur qui ont produit les conditions de sous-développement en Afrique, cause majeure de la situation actuelle caractérisée par la désillusion de toute une génération et son désir de franchir l’Eldorado outre-méditerranéen. L’Europe forteresse ne fait qu’attiser les fantasmes de l’herbe plus verte de l’autre côté.

Le partenariat doit être stratégique, de longue haleine et s'inscrire dans une vision globale qui consiste à favoriser la prospérité et la croissance dans toute la région du Sahel et du Grand Sahara. Bien sûr, il faut investir dans les moyens de surveillance, d’intervention, d’information et de formation des forces de sécurité. Il faut démanteler les réseaux mafieux et de crimes organisés avant qu’ils n’arrivent. L’Algérie doit jouer pleinement son rôle à ce niveau. L’implication des pays africains et de la société civile est fondamentale. Mais il faut garder à l’esprit que le phénomène ne fait que grandir et l’instabilité dans le Sahel ne favorise pas la seule approche sécuritaire.

Que faut-il faire selon vous des deux côtés de la Méditerranée pour éviter la reproduction de telles catastrophes ?

D’abord, il faut savoir ce qu’on veut. On ne peut pas critiquer le Maroc quand il empêche les migrants de traverser vers Europe et le critiquer quand il y a des failles dans le système et que des milliers parviennent à passer. Le chantage marocain par rapport à la migration dont parlent quelques médias espagnols est un canular. J’aimerais bien qu’ils disent la même chose des centaines de migrants qui partent ces jours-ci depuis les côtes algériennes vers l’Espagne.

La collaboration existe, surtout entre l’Espagne et le Maroc. Il faut travailler avec les autres pays, y compris l’Algérie et les pays du Sahel, pour que le travail soit fait en amont et en aval. Le renforcement des capacités, l’échange d’informations, la mise en place des centres de contrôle, d’information et d’intervention (surtout en amont), et l’intégration de l’approche droit sont des pistes à mettre en place dans le cadre d’une approche globale.

Il faut que l’Europe abandonne l’idée de l’Europe forteresse en faveur d’une Europe ouverte et multiculturelle. Durcir les visas, empêcher les rassemblements familiaux, rendre difficiles les échanges scientifiques et éducatifs et favoriser un tourisme élitiste sont autant de réflexes en déphasage avec la logique de l’histoire et les besoins démographiques de l’Europe. Il s’agit plutôt de réflexes liés, hélas, à la montée du populisme et du souverainisme dans pas mal de pays du vieux continent.

L’approche sécuritaire est-elle suffisante ?

En fait, l’approche sécuritaire doit se faire depuis le début, depuis le coup d’envoi. Ces migrants vont en grand nombre de pays en pays, encadrés par des éléments expérimentés et mafieux. Comment peuvent-ils parcourir des milliers de kilomètres sans être détectés par les différents systèmes de surveillance ? Il y a une faille dans la chaîne. Il faut d’abord s’atteler à cette tâche urgente. Les Algériens ont les moyens et la capacité pour mieux contrôler leurs frontières tant au sud qu’a l’ouest. Ils ne peuvent pas espérer régler leurs différends politiques avec l’Espagne et le Maroc en jouant avec le feu de la migration illégale. Il faut renforcer les capacités d’intervention des pays du Sahel pour faire face au crime organisé relatif au trafic des êtres humains. Donc il faut d’abord réussir l’approche sécuritaire, en amont et en aval.

Mais pour autant, cette approche est insuffisante : il faut adopter une vision migratoire nouvelle de la part de l’Europe, plus ouverte, plus efficace et moins souverainiste. Là où le bât blesse, c’est le développement du Sahel et du Grand Sahara. Les défis sont énormes : désertification, sécheresses, effets des changements climatiques, raréfaction des sources de survie, pénurie d’eau, démographie galopante, défaillance des systèmes d’éducation et de santé, conflits ethniques, terrorisme, crime organisé et défis sérieux de gouvernance…

Une vision du développement est à arrêter d’urgence et des programmes d’intervention de longue haleine sont nécessaires afin de créer des dynamiques nouvelles de développement pour les jeunes et leurs familles. Le sous-développement dans ces régions n’est pas une fatalité.

Rédigé par Brahim Mokhliss sur Le Matin 



Mardi 5 Juillet 2022


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