Cette recomposition n’est pas neutre.
Ils traduisent des visions du monde, des langues dominantes, des biais culturels. Autrement dit, ils produisent de l’intelligence. Et celui qui produit l’intelligence exerce un pouvoir nouveau : un pouvoir cognitif.
Ce basculement est apparu de manière particulièrement visible lors du récent sommet mondial sur l’intelligence artificielle en Inde. Dans cette arène internationale, se sont retrouvés les grands acteurs de la technologie, les puissances économiques et les États en quête de positionnement stratégique.
Mais au-delà des annonces, un constat s’impose : la scène mondiale de l’IA est structurée par quelques acteurs dominants, capables d’imposer leurs modèles, leurs standards et leurs alliances.
Les pays qui n’ont pas encore structuré leur stratégie risquent de devenir de simples marchés d’usage.
Le contraste est saisissant. D’un côté, des puissances qui investissent massivement dans les infrastructures, les modèles et les talents.
De l’autre, des pays qui peinent à exister autrement que comme consommateurs de technologies conçues ailleurs. Dans cet espace, la question n’est plus seulement économique. Elle devient stratégique, culturelle et politique.
Pour les pays du Sud, et notamment pour le Maroc, le risque est celui d’une nouvelle forme de dépendance.
Utiliser des intelligences artificielles conçues ailleurs, entraînées sur des données qui ne reflètent pas nos réalités, intégrant des logiques qui ne sont pas les nôtres, revient à déléguer une partie de notre capacité à comprendre le monde et à agir sur lui.
Cette dépendance est d’autant plus insidieuse qu’elle se présente sous les traits de l’innovation et de la performance. Les outils sont puissants, accessibles, souvent séduisants.
Mais derrière cette efficacité se joue un déplacement du centre de gravité de la production de sens. Les réponses, les analyses, les recommandations sont produites ailleurs, selon d’autres référentiels. Le risque n’est pas seulement de dépendre technologiquement. Il est de dépendre intellectuellement.
C’est dans ce contexte que la notion de souveraineté cognitive prend tout son sens. Elle dépasse la question des infrastructures ou de la localisation des données. Elle renvoie à la capacité d’un pays à produire ses propres référentiels d’intelligence, à développer des modèles adaptés à ses langues, à ses cultures, à ses usages.
Elle implique de maîtriser non seulement les technologies, mais aussi les logiques qui les sous-tendent.
Pour le Maroc, cette question est stratégique. Il ne s’agit pas seulement d’adopter l’intelligence artificielle, mais de définir une trajectoire. Être acteur plutôt que simple utilisateur. Produire de l’intelligence plutôt que la consommer.
Contribuer à la définition des règles plutôt que de s’y adapter. Cette ambition suppose une vision, mais aussi une capacité à articuler les enjeux technologiques, économiques, territoriaux et culturels.
C’est ici qu’intervient une autre idée centrale : celle d’une intelligence artificielle frugale. Dans un monde dominé par la course à la puissance de calcul et aux investissements massifs, la frugalité propose une voie alternative.
Il ne s’agit pas de renoncer à l’ambition, mais de l’inscrire dans les réalités locales. Concevoir des systèmes adaptés aux besoins, optimisés pour des usages précis, intégrés dans des territoires.
Une telle approche permet de relier des enjeux souvent dissociés : énergie, numérique, services publics, inclusion sociale.
Elle permet de penser des solutions où la donnée devient une ressource territoriale, et où l’intelligence artificielle contribue directement au développement économique et social.
Dans cette perspective, la souveraineté ne se résume pas à la possession de data centers ou à la signature de partenariats. Elle se construit dans la capacité à donner du sens à la technologie, à l’inscrire dans une vision.
Elle suppose de dépasser une approche purement technicienne pour adopter une lecture systémique.
C’est peut-être là que se situe la contribution la plus originale que le Maroc peut apporter. Entre Europe, Afrique et monde arabe, le pays dispose d’une position singulière. Il peut devenir un espace de médiation, d’innovation et d’expérimentation. Mais cela suppose de ne pas reproduire des modèles importés, et de construire une approche qui lui soit propre.
Dans cette réflexion, une figure symbolique peut servir de repère. Celle du Maâlam, maître artisan, qui transmet un savoir-faire ancré dans le geste, l’expérience et le territoire.
Le Maâlam ne copie pas. Il adapte, il transforme, il innove à partir de ce qu’il connaît. À sa manière, il incarne une forme de souveraineté. Une souveraineté du geste, de la connaissance, de la transmission.
À l’ère de l’intelligence artificielle, cette figure n’est pas dépassée. Elle peut au contraire inspirer une autre manière de penser la technologie.
Une intelligence qui ne se contente pas d’accumuler des données, mais qui s’inscrit dans des contextes, des usages, des responsabilités. Une intelligence qui ne remplace pas l’humain, mais qui prolonge ses capacités.
Dans un monde qui se referme, la tentation est grande de s’aligner sur les puissances dominantes ou de se résigner à une position périphérique.
La fragmentation du monde n’est pas seulement une contrainte. Elle crée aussi des espaces d’autonomie pour ceux qui sauront les saisir.
Dans cette recomposition, les pays qui réussiront ne seront pas nécessairement les plus puissants, mais ceux qui auront su définir leur propre trajectoire.
Dans un monde qui se referme, la véritable ouverture pourrait bien résider dans la capacité à produire ses propres intelligences.
C’est à cette condition que le Maroc pourra éviter d’être un simple terrain d’application de technologies conçues ailleurs, et devenir un acteur à part entière de la géopolitique des intelligences.
Et comme le dirait, avec lucidité et exigence, Wald Maâlam : une intelligence qui ne se fabrique pas chez soi finit toujours par nous échapper.
Par Dr Az-Eddine Bennani.












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