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Le rapport stora sur la colonisation : France - Algérie : Refroidir les mémoires


Le 20 janvier, l'historien Benjamain Stora a remis au président Macron son "Rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie ". Un document de quelque 140 pages finalisant un travail de six mois. Dans la lettre de mission du chef de l'Etat français, il était demandé cette approche : appréhender et proposer des gestes pouvant contribuer " à l'apaisement et à la sérénité de ceux que la guerre d'Algérie a meurtris (...) tant en France qu'en Algérie".



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le_rapport_stora_sur_la_colonisation_france___algerie_refroidir_les_memoires.mp3 LE RAPPORT STORA SUR LA COLONISATION FRANCE - ALGERIE REFROIDIR LES MEMOIRES.mp3  (7.28 Mo)

Qu'en est-il ? Dense, riche, ce rapport s'articule autour de plusieurs axes. Le premier regarde ce qu'il appelle les traces, les survivances et les effets des mémoires de la valorisation et de la guerre d'Algérie sur la société française, un stock encore vivace qui pèse tant aujourd'hui ! Suit une autre partie centrée, elle, sur la présentation et l'interrogation sur les discours des chefs d'Etat français qui se sont succédé depuis une soixantaine d’années. Enfin, la dernière intéresse les questions des archives mais aussi celles des personnes disparues ainsi que de la connaissance et de la reconnaissance du fait colonial et de la guerre d'Algérie. S'y ajoute, en annexe, un certain nombre de propositions dans la perspective et la mise en œuvre d'une possible réconciliation mémorielle entre la France et l'Algérie. 
 

Autant de "conflits", comme il le relève dans le préambule. C'est que chacun des deux pays a plutôt opté, durant les décennies écoulées, pour une mémoire ou un "camp". Une prise en charge mémorielle nationale, particulière, marquée pratiquement du sceau de l'altérité ; l'on a vu ainsi tout groupe appartenant à cette histoire se considérait comme spécifique, exceptionnel même, et se plaçant au-dessus des autres. 
 

Là est le problème : l'on n'a pas réussi à faire montre d'une capacité à penser toutes les mémoires, à les prendre en charge de manière inclusive. Il a été ainsi difficile d'arriver à structurer un récit commun sur une histoire pourtant commune. Tel est l'état des lieux : les mémoires sont restées parcellaires. Il faut aussi aller au-delà et regarder dans un temps long la présence coloniale française. Dans cette même ligne, l'Algérie occupe sans nul doute une place à part parce qu'elle a été l'objet d'une colonisation et ce durant 132 ans. Il importe également de tenir compte d'une relation particulière de l'Algérie avec la France en lien avec une présence migratoire de près de 7 millions de personnes dans ce pays. 
 

Cela dit, quelle a été ce qu'il appelle la "posture" des Présidents français, laquelle a toujours imprimé sa marque dans ce long cheminement de la mémoire ? Avec le général De Gaulle ou Valéry Giscard d'Estaing, le silence a dominé ; avec François Mitterrand aussi après son voyage officiel en décembre 1981 en Algérie. Sauf à préciser ici que son Premier ministre, Pierre Mauroy, va présenter en septembre 1982 un projet de loi symbolique. Ce texte avait trait à la volonté de Mitterrand de ... pardonner aux ultras de l'Algérie française, incluant notamment la réintégration de huit généraux putschistes d'avril 1961 à Alger - un projet de loi faisant largement polémique qui a été finalement voté par le Parlement. 
 

L'auteur évoque aussi les enjeux de mémoire et conflit : la date "commune" de commémoration du conflit, le projet de musée nostalgique sur la colonisation de Marseille finalement abandonné par Nicholas Sarkozy, celui de Montpellier sur l'Algérie ou encore la loi sur la "colonisation positive " de février 2005 - un texte qui a fait scandale, retoqué par le Conseil constitutionnel. 
 

Tout au long de ce rapport, est mise en relief la guerre des mémoires, en France et en Algérie. Elle n'a pas été un long fleuve tranquille : tant s’en faut. Le "consensus impossible" autour de la commémoration de la fin de cette guerre» : voilà la réalité. Comment dès lors écrire une histoire commune ? Plus encore : comment trouver les fondements d'une "réconciliation" ? Difficile de faire  émerger une politique cohérente même si des gestes ont été faits à l'occasion: la remise, lors du voyage présidentiel de Sarkozy en Algérie du plan des mines posées dans ce pays, l'inauguration en décembre 2007 d'un "mur des victimes du FLN " à Perpignan, la condamnation en 2005 des "massacres" de mai 1945 à Sétif par deux ambassadeurs français, ... 
 

Dans le registre des recommandations proposées par Benjamin Stora, il faut relever que n'est pas retenue une loi mémorielle qui "entraverait tout exercice critique de l'histoire". I1 ne propose pas non plus un "grand discours" présidentiel ; il estime qu'il est "nécessaire d'emprunter d'autres chemins " pour bâtir "une juste mémoire". Il cite à cet égard l'expérience d'enjeux dans d'autres pays, comme au Japon ou en Afrique du Sud. Pour entreprendre ce travail, il propose de créer - comme axe central - une "Commission Mémoire et Vérité" avec des priorités: le soutien des commémorations, le recueil des mémoires, une stèle de l'Emir Abdelkader, un guide des disparus des deux camps, un inventaire des lieux des essais nucléaires en Algérie et leurs conséquences, le partage des archives, la facilitation de déplacement des harkis, la coopération universitaire, la révision des manuels scolaires ,... Des actes concrets donc qui "fabriquent" une politique permettant d'aller au-delà des guerres de mémoires , au-delà du conflit entre la France et l'Algérie. A juste titre, il conclut que "l'histoire n'a pas de nationalité". La "réconciliation attendue " aidera alors à la possibilité du passage d'une mémoire communautarisée à une mémoire commune. 


De tout cela que va alors retenir le président Macron ? Lors de sa campagne de 2017, il avait qualifié la colonisation de "crime contre l'humanité". Mais aujourd'hui, est-il dans le même état d'esprit ? Des actes symboliques, sûrement. Mais au-delà, rien ne paraît certain. De fait, il souhaite, dit-on dans son entourage, "une démarche de reconnaissance". Pas de "repentance". Ni d'excuses". Il restera, sur la base du programme proposé dans ce rapport à aller plus loin, à mettre en place des fondations pérennes pour une véritable politique publique pouvant conforter l'apaisement la sérénité et partant refroidir les mémoires. Des petits pas donc…
 

Du côté de l'Algérie, le rapport Stora a été diversement accueilli. La question mémorielle est d'une grande sensibilité avec une forte charge émotionnelle et politique. Des excuses officielles sont considérées comme une première mesure faisant sens dans la voie de l'apaisement. Des indemnisations financières et matérielles sont aussi retenues. L'hypothèse de la récupération par le pouvoir est également au centre des préoccupations. L'histoire algérienne est en effet instrumentalisée, de manière populiste, pour tenter de s'octroyer une légitimité tirée de la guerre d'indépendance. La problématique n'est pas seulement franco-algérienne. Elle est aussi algéro-algérienne : le régime, hier comme aujourd'hui, est-il apte et prêt à ouvrir et à lire toutes les pages de l'histoire du pays ? Le FLN peut-il faire l'objet d'une assignation historique et mémorielle sur son parcours, avec les disparus, les massacres, les assassinats de civils et dans ses propres rangs ? Voilà aussi ce que l'entreprise de réconciliation mémorielle avec Paris peut aider à activer en Algérie. 

Rédigé par PAR MUSTAPHA SEHIMI








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