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Lecture au Maroc : Beaucoup de salons, mais encore trop peu de lecteurs durables


Rédigé par La Rédaction le Mercredi 3 Juin 2026




Chaque année, les chiffres de fréquentation du Salon international de l’édition et du livre suscitent l’enthousiasme. Les allées sont bondées, les conférences affichent complet, les séances de dédicaces attirent des foules parfois impressionnantes et les réseaux sociaux se remplissent de photographies de livres fraîchement achetés.
 
L’édition 2026 n’a pas échappé à cette règle.
 
Mieux encore, Rabat porte cette année le prestigieux titre de Capitale mondiale du livre. Une reconnaissance internationale qui consacre les efforts culturels déployés par le Maroc et qui témoigne du dynamisme croissant de son écosystème du livre.
 
À première vue, tous les voyants semblent donc au vert.
 
Pourtant, derrière cette image encourageante, une question mérite d’être posée : le succès des salons du livre signifie-t-il automatiquement que le Maroc devient une société de lecteurs ?
 
La réponse est plus nuancée qu’il n’y paraît.
 
Car il existe une différence fondamentale entre aimer l’idée du livre et pratiquer régulièrement la lecture.
 
Le salon du livre est un événement exceptionnel. La lecture est une habitude quotidienne.
 
Or c’est précisément là que réside l’un des grands défis culturels du pays.
 
Le Maroc a considérablement progressé dans l’accès à l’éducation. Les taux d’alphabétisation ont fortement augmenté au cours des dernières décennies. Les jeunes générations sont globalement plus instruites que celles qui les ont précédées. Les universités accueillent davantage d’étudiants. Les contenus numériques permettent un accès inédit à l’information.
 
Mais apprendre à lire ne signifie pas forcément devenir lecteur.
 
Un lecteur durable développe une relation régulière avec les livres, la presse, les essais, la littérature ou les ouvrages de vulgarisation. La lecture cesse alors d’être une obligation scolaire pour devenir une pratique personnelle.
 
C’est précisément cette transition qui reste encore incomplète.
 
Dans de nombreuses familles marocaines, la lecture demeure largement associée à l’école, aux examens ou aux études supérieures. Une fois le parcours académique terminé, la pratique de la lecture tend souvent à diminuer.
 
Le phénomène n’est pas uniquement marocain. Il touche de nombreux pays confrontés à la concurrence croissante des écrans.
 
Aujourd’hui, le livre se trouve en compétition directe avec les plateformes vidéo, les réseaux sociaux, les jeux numériques, les séries en streaming et les contenus courts accessibles en permanence sur smartphone.
 
Cette concurrence est redoutable.
 
Lire exige du temps, de l’attention et un effort de concentration. Les plateformes numériques, elles, offrent des récompenses immédiates et un flux continu de stimulation.
 
Face à cette réalité, la question n’est plus simplement de promouvoir le livre.
 
Il faut réinventer le désir de lire.
 
Le véritable enjeu culturel du XXIe siècle n’est pas l’accès à l’information. Nous vivons au contraire dans une abondance informationnelle sans précédent.
 
Le défi consiste désormais à développer la capacité à comprendre, approfondir, analyser et relier les connaissances.
 
Or la lecture demeure l’un des outils les plus puissants pour atteindre cet objectif.
 
Les études internationales montrent régulièrement que les personnes qui lisent fréquemment développent davantage leur vocabulaire, leur capacité de compréhension, leur esprit critique et leur aptitude à structurer leur pensée.
 
À l’heure de l’intelligence artificielle, ces qualités deviennent encore plus stratégiques.
 
Paradoxalement, plus les machines produisent du contenu, plus la capacité humaine à lire avec profondeur prend de la valeur.
 
Dans un univers saturé d’informations, le lecteur devient capable de distinguer l’essentiel de l’accessoire, le vrai du faux, l’analyse sérieuse de l’opinion superficielle.
 
C’est pourquoi Rabat, en tant que Capitale mondiale du livre, ne doit pas être perçue comme une récompense symbolique.
 
Ce titre constitue avant tout une responsabilité.
 
L’objectif ne devrait pas être seulement d’organiser davantage d’événements culturels.
 
L’enjeu est de transformer durablement les habitudes de lecture.
 
Cela suppose d’agir sur plusieurs leviers.
 
D’abord, l’école.
 
La lecture ne peut pas être réduite à un exercice scolaire. Les établissements doivent encourager le plaisir de lire, la découverte de nouveaux univers et la curiosité intellectuelle. Un enfant qui associe le livre uniquement à l’examen risque de s’en éloigner une fois sa scolarité terminée.
 
Ensuite, les bibliothèques.
 
Dans de nombreux pays à forte culture de lecture, les bibliothèques publiques jouent un rôle central dans la vie quotidienne. Elles sont des lieux de rencontre, d’apprentissage, de travail et de découverte.
 
Le Maroc a engagé des efforts importants dans ce domaine, mais le maillage territorial reste perfectible.
 
La proximité physique du livre demeure un facteur décisif.
 
Troisième levier : la famille.
 
Les habitudes culturelles se construisent très tôt. Un enfant qui voit ses parents lire développe naturellement une relation plus positive avec les livres. À l’inverse, lorsque la lecture est absente du foyer, l’école porte seule une mission qui dépasse largement ses capacités.
 
Enfin, il faut reconnaître que la lecture elle-même évolue.
 
Les livres numériques, les plateformes audio, les podcasts éducatifs et les nouveaux formats peuvent constituer des portes d’entrée vers la culture écrite plutôt que des concurrents systématiques.
 
L’objectif n’est pas de défendre le papier contre le numérique.
 
L’objectif est de préserver la profondeur intellectuelle dans un monde dominé par l’instantanéité.
 
Le succès des salons du livre est une excellente nouvelle.
 
Mais il ne doit pas masquer la question essentielle.
 
Une société de lecteurs ne se mesure pas seulement au nombre de visiteurs d’un salon ou au volume des ventes pendant quelques jours.
 
Elle se mesure à ce qui se passe le reste de l’année.
 
Dans les écoles.
 
Dans les bibliothèques.
 
Dans les transports.
 
Dans les foyers.
 
Et surtout dans les habitudes quotidiennes des citoyens.
 
Le Maroc dispose aujourd’hui d’une occasion unique avec Rabat Capitale mondiale du livre.
 
Cette distinction ne prendra tout son sens que si elle contribue à faire émerger non seulement davantage d’acheteurs de livres, mais surtout davantage de lecteurs réguliers.
 
Car une nation qui lit ne développe pas seulement sa culture.
 
Elle renforce aussi sa capacité à penser, à innover et à construire son avenir.
 





Mercredi 3 Juin 2026

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