Depuis Rabat, où les annonces ont été faites début janvier, le cap est clair : faire de l’intelligence artificielle (IA) un levier structurant de croissance pour l’économie marocaine d’ici à 2030. Ce chiffre 10 milliards de dollars de contribution au PIB équivaut à environ 100 milliards de dirhams, dans un pays dont le produit intérieur brut avoisine actuellement les 170 milliards de dollars.
À première vue, ce volume peut sembler intimidant. Pourtant, il s’inscrit dans une traçabilité cohérente avec la stratégie plus large de Digital Morocco 2030, qui place le numérique et en particulier l’IA au centre de la transformation économique. L’objectif n’est ainsi pas seulement quantitatif, mais aussi qualitatif : renforcer la productivité, diversifier les secteurs exportateurs et combler le déficit structurel de gains de productivité.
Sur le papier, le plan repose sur quatre piliers : le développement des talents, l’infrastructure numérique, la gouvernance des données et les partenariats internationaux. Autant de chantiers qui, réunis, doivent permettre l’intégration de solutions d’IA dans les processus publics et privés. La ministre chargée de la Transition numérique et de la réforme de l’administration, Amal El Fallah Seghrouchni, l’a répété à plusieurs reprises : l’ambition est de faire du Maroc un pôle d’excellence en IA et science des données.
L’un des marqueurs forts de cette dynamique est l’engagement à former 200 000 diplômés aux compétences en intelligence artificielle d’ici la fin de la décennie, tout en créant quelque 50 000 postes d’emploi directs dans ce domaine. Ces objectifs, ambitieux mais cohérents avec les besoins des entreprises marocaines, témoignent d’une volonté politique de faire converger formation et demande du marché de l’emploi.
Mais là où la logique des chiffres s’arrête souvent, commence celle des défis. Transformer une technologie de pointe en productivité mesurable n’est pas une simple équation. Cela suppose des institutions capables d’intégrer l’IA dans les chaînes de valeur existantes, et des entreprises prêtes à abandonner des routines séculaires de gestion pour adopter des systèmes hybrides innovants. À ce stade, on se rend compte que l’IA ne se contente pas de remplacer des tâches, elle modifie des modèles opérationnels entiers.
Dans des secteurs comme les services exportateurs et l’offshoring, l’impact est déjà envisageable à court terme. L’intégration de copilotes numériques pour assister la rédaction, la traduction automatisée, ou encore l’automatisation des fonctions de back-office peut générer des gains de productivité rapides, répondant aux exigences d’un marché global de plus en plus concurrentiel. Dans la finance, les assurances, la logistique ou le transport, des outils d’IA permettent d’optimiser des flux, de sécuriser des transactions ou d’anticiper des pannes des applications concrètes qui, certes, ne « révolutionnent » pas tout du jour au lendemain, mais mettent en mouvement des leviers économiques tangibles.
Plus loin, l’industrie manufacturière, l’automobile, l’énergie ou encore l’agriculture représentent des terrains d’application plus complexes. Ici, l’IA doit s’appuyer sur des capteurs, des données de qualité et des systèmes interconnectés pour produire des bénéfices significatifs. La transformation est plus lente, mais potentiellement plus profonde. Ces secteurs stratégiques – essentiels à la vision économique du Maroc – nécessitent une intégration intelligente qui va bien au-delà de la simple adoption technologique.
L’un des points négligés dans beaucoup de discours officiels est que le principal frein n’est pas la pénurie de data scientists, mais plutôt la capacité à industrialiser des projets pilotes en solutions robustes et intégrées à grande échelle. Cela requiert des compétences spécifiques – en ingénierie de données, en gouvernance de la donnée et en gestion avancée des modèles opérationnels – qui ne s’improvisent pas. Sans oublier la dimension cybersécurité, essentielle pour protéger les données sensibles des entreprises et des citoyens.
Autre question sensible : l’impact social et la transformation du marché du travail. L’IA peut créer de nouveaux emplois, mais aussi modifier profondément la nature du travail dans des secteurs traditionnels. Pour que la transition soit inclusive, des programmes de requalification professionnelle (reskilling), un soutien actif aux petites et moyennes entreprises, et une évaluation permanente des effets sur l’emploi sont indispensables.
En fin de compte, la réussite de l’ambitieuse trajectoire vers 2030 dépendra moins des annonces parfois spectaculaires que de la qualité de l’exécution, de l ’intégration dans l’économie réelle, et de la capacité des acteurs à traduire la promesse de l’IA en résultats mesurables pour les entreprises et les citoyens. Car il ne suffit pas de rêver d’innovation : il faut la mesurer, la répéter et l’ancrer durablement dans nos pratiques économiques et sociales.
Le Maroc est à un carrefour historique : l’intelligence artificielle offre une opportunité sans précédent de renforcer la productivité, de stimuler l’innovation locale et d’inscrire le Royaume dans une trajectoire de croissance durable. Mais pour transformer ce potentiel en réalité économique, il faudra plus que des chiffres ambitieux : il faudra une stratégie d’exécution, une formation adaptée, une gouvernance solide, et une société prête à relever collectivement le défi de la transformation numérique.












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