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Peut-on censurer de bonne foi ?


Par Dr Anwar CHERKAOUI - Acteur Associatif.

La différence entre le censeur et le démocrate : le premier est sûr. Le second accepte que son intime conviction puisse être incomplète.

La question dérange, car elle ne vise pas les caricatures évidentes du pouvoir autoritaire.
Elle ne parle ni du tyran brutal ni du rédacteur en chef cynique qui coupe un article par calcul politique.

Elle interroge une zone plus trouble, plus inconfortable : celle de l’homme convaincu d’avoir raison.

On peut être ouvert, cultivé dans un environnement de débat démocratique, formé à la contradiction, et pourtant décider de ne pas publier, de ne pas diffuser, de ne pas laisser passer.

- Non par haine.
- Non par intérêt.
- Mais par conviction intime.



C’est là que commencerait  la pente glissante.

Jean-Jacques Rousseau écrivait dans "Du contrat social", que la volonté générale peut contraindre un individu « à être libre ». Cette formule dit quelque chose de fondamental : au nom du bien commun, on peut justifier une contrainte. Au nom de la liberté collective, on peut restreindre une liberté individuelle.

Le rédacteur en chef qui censure un texte incendiaire peut se dire qu’il protège la cohésion sociale. Le responsable politique qui interdit une publication peut se convaincre qu’il préserve la stabilité.

L’un et l’autre ne se vivent pas comme des oppresseurs, mais comme des gardiens. La bonne foi n’est pas un vaccin contre l’erreur. Elle peut même en être le moteur le plus redoutable.

Car celui qui doute hésite, consulte, temporise.

Celui qui est certain agit. Il tranche. Il supprime. Il coupe. Victor Hugo, dans ses combats contre la censure sous le Second Empire, dénonçait moins l’homme que le système qui prétendait savoir mieux que le peuple ce qu’il devait lire ou penser. Pour lui, la liberté de la presse n’était pas un luxe, mais une digue. Une digue fragile contre l’arbitraire, même éclairé.

Car l’arbitraire peut être cultivé. Nous ne sommes ni dictateurs ni censeurs, disons-nous. Nous avons évolué dans des milieux pluralistes. Nous avons appris à écouter. Nous croyons sincèrement agir pour éviter la désinformation, la haine, l’atteinte à la dignité.

Et pourtant, dans le secret de notre décision, quelque chose peut se glisser : le biais, la peur, la projection, l’ombre du subconscient.

Le jugement humain n’est jamais pur. Il est traversé par l’histoire personnelle, l’éducation, les blessures, les fidélités invisibles. On peut censurer un propos non parce qu’il est objectivement dangereux, mais parce qu’il heurte notre propre grille de lecture.

On peut invoquer la responsabilité éditoriale alors que l’on protège inconsciemment une zone de confort.

La démocratie n’abolit pas la tentation de contrôler la parole.

Elle la rend plus subtile. La vraie question n’est peut-être pas « peut-on censurer de bonne foi ? » mais « comment s’assurer que notre bonne foi ne masque pas une peur ? ». La réponse n’est pas simple.

Elle passe par des garde-fous : La collégialité des décisions éditoriales.

La transparence des critères; l’acceptation de la contradiction interne et la possibilité de recours.

Elle passe surtout par le doute. Rousseau croyait à la vertu civique. Hugo croyait à la lumière publique. Entre les deux, une leçon commune se dessine : nul ne doit s’ériger seul en mesure absolue du vrai et du juste. On peut être sincère et se tromper. On peut vouloir protéger et étouffer.

On peut croire défendre la démocratie et, sans s’en apercevoir, en restreindre le souffle. La bonne foi n’est pas un bouclier moral définitif. Elle est une responsabilité accrue. C’est peut-être là la différence entre le censeur et le démocrate : le premier est sûr.

Le second accepte que son intime conviction puisse être incomplète.

Par Dr Anwar CHERKAOUI.



Mercredi 25 Février 2026

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