L'ODJ Média

lodj





Pourquoi les Houthis résistent-ils encore ?

Le paradoxe d’une puissance militaire face à une guérilla devenue acteur stratégique


Rédigé par le Mardi 13 Octobre 2026

Comment un mouvement né dans les montagnes du Yémen a-t-il réussi à résister à des années de guerre, à développer un arsenal de missiles et de drones, puis à perturber les routes du commerce international ? Derrière cette énigme militaire se cache une réalité économique : dans les conflits asymétriques, la puissance financière et technologique ne garantit ni la victoire ni la maîtrise du terrain.



Missiles, milliards et bombardements : pourquoi les grandes puissances n'arrivent-elles pas à vaincre les Houthis ?

Il existe une anomalie dans les équations militaires du XXIe siècle. Des États disposent d'avions de combat sophistiqués, de satellites, de missiles de précision et de budgets militaires colossaux. Face à eux, un mouvement armé enraciné dans les montagnes du Yémen continue pourtant d'exister, de combattre et de peser sur les équilibres régionaux.

Les Houthis ne sont pas invincibles. Mais leurs adversaires n'ont toujours pas réussi à les neutraliser durablement.

Et cette résistance raconte quelque chose de fondamental sur l'économie moderne de la guerre : il ne suffit pas de posséder les armes les plus coûteuses pour obtenir le résultat politique recherché.
 

Une organisation née de la marginalisation


Pour comprendre cette résistance, il faut remonter au nord du Yémen, dans les montagnes de Saada.

Le mouvement houthi trouve ses racines dans le zaïdisme, une tradition religieuse appartenant au chiisme, historiquement implantée dans les hautes terres yéménites.

À partir des années 1990, Hussein Badreddine al-Houthi transforme progressivement une mobilisation religieuse et identitaire en opposition politique au régime d'Ali Abdallah Saleh.

La marginalisation des régions du nord, les rivalités confessionnelles, les frustrations économiques et l'autoritarisme du pouvoir alimentent cette contestation.

En 2004, Hussein al-Houthi est tué par les forces gouvernementales yéménites. Mais sa disparition ne met pas fin au mouvement.
Elle ouvre au contraire une longue séquence de guerres entre l'État et ses partisans.

Première leçon : éliminer un chef ne signifie pas éliminer les causes politiques et sociales qui nourrissent une insurrection.
 

La montagne, ce capital stratégique invisible


Dans les guerres conventionnelles, la supériorité aérienne constitue un avantage déterminant.
Dans une guérilla enracinée dans un relief montagneux, cet avantage devient moins décisif.

Les montagnes du nord du Yémen offrent des possibilités de dispersion, de dissimulation et de repli. Elles compliquent les opérations terrestres et augmentent les coûts nécessaires pour contrôler durablement le territoire.

Mais la géographie n'explique pas tout.

Les Houthis ont également construit des réseaux de commandement, de recrutement et d'administration. Ils ont profité des divisions entre leurs adversaires et de l'effondrement progressif de l'État central.

En 2014, ils prennent Sanaa, la capitale.

L'année suivante, une coalition dirigée par l'Arabie saoudite intervient militairement pour soutenir le gouvernement yéménite internationalement reconnu.

Le conflit change alors d'échelle.


L'erreur économique : confondre destruction et victoire


Une campagne aérienne peut détruire des installations militaires, des dépôts d'armes ou des infrastructures.

Elle ne suffit pas nécessairement à faire disparaître une organisation capable de reconstituer ses forces, de mobiliser des combattants et de gouverner une population.

C'est toute la différence entre une victoire tactique et une victoire stratégique.

Les Houthis ont subi de lourdes frappes. Ils ont perdu des hommes, des équipements et des responsables. Pourtant, leur capacité d'action n'a pas été anéantie.

Leur coopération militaire avec l'Iran a renforcé leur arsenal, notamment dans les domaines des missiles et des drones. Mais les réduire à un simple instrument de Téhéran empêcherait de comprendre leurs racines locales et leur autonomie politique.

Leur résistance repose sur une combinaison : implantation territoriale, fragmentation des adversaires, adaptation militaire et soutiens extérieurs.


Quand une guerre locale devient une facture mondiale


Le véritable basculement géoéconomique intervient lorsque les Houthis commencent à menacer la navigation commerciale en mer Rouge.

Depuis la fin de 2023, leurs attaques contre des navires ont conduit de nombreux armateurs à modifier leurs itinéraires.
Or, le canal de Suez représentait environ 12 à 15 % du commerce mondial en 2023, selon la CNUCED.

Les conséquences dépassent largement le Yémen : trajets prolongés, consommation supplémentaire de carburant, hausse de certains coûts d'assurance, perturbations logistiques et incertitudes pour les entreprises.

Le détroit de Bab-el-Mandeb devient ainsi un multiplicateur de puissance.

Un acteur militairement inférieur peut imposer des coûts économiques disproportionnés à des entreprises et à des États beaucoup plus riches.

Voilà le paradoxe : un drone relativement peu coûteux peut contribuer à déclencher une réponse militaire onéreuse et à détourner des navires transportant des marchandises valant des millions.

Il ne s'agit pas d'une domination totale du commerce maritime mondial, mais d'une capacité réelle à perturber un passage stratégique.
 

Une résistance militaire, mais quel bilan humain ?


Cette lecture économique ne doit jamais masquer l'essentiel.

La persistance du mouvement houthi ne constitue pas, en elle-même, une réussite pour la population yéménite.

Les combats, les attaques contre des civils et des infrastructures, les restrictions humanitaires et l'effondrement économique ont dévasté le pays.

En 2026, les Nations unies estiment que plus de 22 millions de personnes ont besoin d'assistance humanitaire et que 18,3 millions souffrent d'insécurité alimentaire aiguë.

La capacité d'une organisation à survivre militairement ne saurait être confondue avec sa capacité à assurer la prospérité ou la sécurité des habitants.


Et le Maroc dans cette équation ?


Pour le Maroc, le conflit yéménite n'est pas une affaire lointaine.

Le Royaume est intégré aux chaînes de valeur internationales et dépend de la fiabilité des routes maritimes pour ses importations, ses exportations et son industrie.

Toute perturbation durable entre l'Asie, la mer Rouge et l'Europe peut modifier les délais d'approvisionnement, les coûts logistiques et les choix des armateurs.

Tanger Med bénéficie d'une position stratégique sur les routes passant par Gibraltar, mais cette situation ne protège pas automatiquement l'économie marocaine des perturbations mondiales.

L'enjeu dépasse donc la sécurité maritime : il concerne la résilience industrielle, la diversification des fournisseurs, les stocks stratégiques et la capacité des entreprises marocaines à absorber les chocs extérieurs.


Le véritable piège des grandes puissances


Pourquoi les Houthis n'ont-ils pas été vaincus ?

Parce que la guerre ne se résume pas à une comparaison de budgets militaires.
Parce qu'une organisation enracinée localement peut survivre à des frappes massives.
Parce que les divisions politiques rendent la victoire difficile à transformer en paix.

Et parce qu'un mouvement armé peut utiliser une infrastructure vitale du commerce mondial comme levier stratégique.
Mais le plus inquiétant est ailleurs.

En octobre 2026, la reprise de combats d'ampleur et les déplacements massifs de populations rappellent que le conflit demeure loin d'un règlement durable.

La puissance militaire peut détruire des capacités. Elle ne peut, à elle seule, reconstruire un État, rétablir une économie et fabriquer une paix.

 
C'est peut-être la plus coûteuse des leçons du Yémen.





Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
Mardi 13 Octobre 2026

Le Round-up | Periscope Maroc & Monde


Bannière Lodj DJ






LODJ24 TV
آخر الأخبار
جاري تحميل الأخبار...
BREAKING NEWS
📰 Chargement des actualités...

Inscription à la newsletter

Plus d'informations sur cette page : https://www.lodj.ma/CGU_a46.html








Vos contributions
LODJ Vidéo