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Pourquoi une doctrine de politique étrangère n’est plus un luxe pour le Maroc


Par Adnan Debbarh

Dans un monde marqué par le retour des rapports de force assumés et la formalisation croissante des stratégies nationales, la diplomatie marocaine se trouve à un tournant, souligne dans cette chronique Adnan Debbarh. Longtemps fondée sur la souplesse, l’adaptation et le sens du timing, elle est aujourd’hui confrontée à un environnement international où la lisibilité stratégique est devenue un instrument de puissance.

Pour Adnan Debbarh, l’absence d’une doctrine explicite de politique étrangère n’est plus un gage de liberté, mais un risque silencieux. Et appelle à se doter d’une boussole stratégique claire qui apparaît désormais comme une condition de souveraineté, de cohérence et de projection durable des intérêts du Royaume.



Il existe, au Maroc, un malentendu persistant dès lors que l’on évoque l’idée d’une doctrine de politique étrangère.

Le mot inquiète. Il évoque la rigidité, la lourdeur, le carcan. Il suscite aussitôt une objection devenue réflexe : pourquoi figer ce qui a toujours fonctionné par souplesse ? Pourquoi formaliser ce que l’intuition diplomatique a su, jusqu’ici, gérer avec habileté ?

Cette objection repose sur une confusion profonde. Elle confond le pragmatisme avec l’absence de cap. Elle fait de l’adaptation permanente une vertu en soi, sans voir qu’elle peut aussi devenir une dépendance silencieuse.

Pendant longtemps, cette culture a permis au Maroc de manœuvrer avec finesse, d’éviter les chocs frontaux, de tirer parti des interstices du système international. Mais le monde dans lequel cette méthode était efficace n’est plus le nôtre.

Nous sommes entrés dans une ère où les rapports de force ne s’improvisent plus. Ils s’écrivent. Ils se formalisent. Ils se codifient. Les grandes puissances ne naviguent plus à vue : elles avancent avec des boussoles assumées, consignées noir sur blanc dans des doctrines régulièrement mises à jour.

Ces textes ne sont pas de simples déclarations d’intention. Ils constituent le langage même de la puissance contemporaine.

Les États-Unis publient leur National Security Strategy, la Chine articule sa vision autour de la « double circulation », l’Union européenne déploie sa Boussole stratégique, la Turquie revendique un « siècle turc » fondé sur la projection économique, culturelle et sécuritaire.

Partout, la même logique prévaut : dire ce que l’on veut, hiérarchiser ce qui compte, expliciter ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas.

Dans ce monde-là, l’absence de doctrine n’est plus une marque de liberté. Elle devient une vulnérabilité.


Car une chose doit être dite clairement : lorsqu’un pays ne formalise pas sa propre grille de lecture stratégique, il finit toujours par évoluer dans celle des autres.

Non par soumission, mais par défaut. Non par faiblesse morale, mais par déficit d’architecture intellectuelle. Ce n’est pas un procès d’intention ; c’est un mécanisme structurel.

Une doctrine de politique étrangère n’est pas un programme figé. Ce n’est pas une succession de positions dogmatiques. C’est, avant tout, une capacité à hiérarchiser. À distinguer l’essentiel de l’accessoire. Le vital du circonstanciel. Ce que l’on peut céder de ce que l’on doit préserver.

Sans cette hiérarchie, chaque crise devient prioritaire, chaque sollicitation extérieure appelle une réponse immédiate, chaque opportunité semble incontournable. L’action extérieure se transforme alors en gestion de flux, non en projection de sens.

Le Maroc est aujourd’hui exposé à cette tension permanente. Entre les exigences normatives européennes, les attentes sécuritaires américaines, les opportunités économiques asiatiques et ses propres ambitions africaines, il se trouve au carrefour de pressions souvent contradictoires.

Sans cadre explicite, l’arbitrage se fait dans l’urgence, au coup par coup, au prix d’une cohérence parfois difficile à maintenir dans la durée.

C’est précisément là qu’intervient la fonction libératrice d’une doctrine. Contrairement à une idée répandue, elle ne réduit pas les marges de manœuvre. Elle les crée. En clarifiant ses priorités, un État se donne les moyens de négocier plus fermement.

En sachant ce qu’il veut vraiment, il sait aussi ce qu’il peut concéder sans se renier. La doctrine n’est pas un carcan ; elle est une boussole.

L’absence de cette boussole a un coût. Il est souvent invisible, mais bien réel. Il se manifeste par une réactivité permanente, qui donne l’impression d’une diplomatie active mais qui, en réalité, peine à imposer son tempo.

Il se traduit par une fragmentation des initiatives, où les politiques africaine, euro-méditerranéenne, énergétique ou sécuritaire avancent en parallèle sans toujours converger vers un récit stratégique unifié.

Il se lit enfin dans la difficulté à transformer des atouts objectifs en leviers d’influence durables.


Le Maroc dispose pourtant de ressources stratégiques considérables.

Une stabilité politique rare dans son environnement régional. Une position géographique unique, à la jonction de l’Europe, de l’Afrique et de l’Atlantique. Un rôle reconnu en matière de sécurité, de formation religieuse, de médiation.

Une présence bancaire et économique significative sur le continent africain. Mais ces atouts, faute d’une architecture doctrinale claire, restent trop souvent juxtaposés plutôt qu’orchestrés.

Le dossier du Sahara illustre parfaitement ce paradoxe. Le Maroc considère que les avancées réalisées sur le dossier du Sahara constituent des acquis irréversibles. Ces progrès, significatifs et concrets, doivent désormais être consolidés par une approche stratégique et pérenne.

L’enjeu est de transcender les soutiens tributaires de conjonctures politiques, pour inscrire cette question dans une vision globale.

Une telle doctrine permettrait de faire du Sahara un levier central de la politique étrangère marocaine, articulant sécurité régionale, développement économique, intégration africaine et partenariats internationaux.

L’objectif : transformer un succès diplomatique en un socle inébranlable, garant d’une stabilité et d’une prospérité durables.

Il ne s’agit pas ici de remettre en cause les fondements institutionnels de la diplomatie marocaine, ni de prétendre substituer une réflexion académique à l’action de l’État.

Il s’agit de poser une question devenue incontournable : dans un monde où la puissance s’exprime à travers des doctrines explicites, le silence stratégique est-il encore une protection, ou est-il devenu un angle mort ?

L’idée selon laquelle la politique étrangère devrait rester hors du débat public relève d’une conception ancienne de la souveraineté. Aujourd’hui, la souveraineté ne se fragilise pas par la réflexion ; elle se renforce par la clarté.

Les grandes puissances ne craignent pas d’exposer leurs priorités, précisément parce qu’elles savent que la lisibilité est un atout dans la négociation. L’opacité, en revanche, profite rarement à ceux qui ne fixent pas les règles du jeu.

Une doctrine de politique étrangère n’est donc ni un luxe intellectuel, ni un exercice académique. C’est un outil de souveraineté moderne.

Elle permet d’anticiper plutôt que de subir, de proposer plutôt que de réagir, de négocier à partir d’intérêts explicitement définis plutôt que d’ajustements tacites.

Henry Kissinger résumait cette réalité avec une formule simple : un pays qui ne sait pas où il va finit toujours par aller là où les autres l’emmènent. Dans le contexte actuel, cette phrase prend une acuité particulière.

Le choix auquel le Maroc est confronté n’est pas entre rigidité et souplesse. Il est entre la navigation à vue et la maîtrise de sa trajectoire.

La souveraineté ne se proclame pas. Elle se pense, s’écrit, puis se défend. Il est temps que le Maroc se dote de sa propre grammaire stratégique non pour se refermer, mais pour mieux dialoguer avec un monde qui, lui, a déjà choisi d’écrire les règles.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA




Mardi 6 Janvier 2026


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