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Profil du Chef de Gouvernement pour un Maroc en quête de modernité systémique 2/3


Par Adnan Debbarh

À l’heure où s’ouvre une nouvelle séquence politique, dont peu de personnes maitrise les raisons et les induction, ouverte par l’annonce de la non-candidature du Chef du Gouvernement à la direction de son parti et aux législatives, donnant lieu à des conjectures et des pronostics, la chronique de Adnan Debbarh propose une réflexion sur le profil requis pour piloter la transformation du Maroc.

Entre exigence intellectuelle, capacité de médiation institutionnelle et leadership managérial, l’auteur dessine les contours d’une fonction politique renouvelée, capable de dépasser les logiques partisanes pour engager une modernisation systémique fondée sur la confiance, l’équité et l’efficacité de l’action publique.



Chronique d’étape (2) : Le Maitre d’œuvre du Pacte d’action publique

L’annonce de la non-candidature du Chef du Gouvernement actuel ouvre plus qu’une succession ; elle révèle un vide de projet. Remplacer un technocrate par un autre, ou un parti par un autre, perpétuerait l’architecture institutionnelle fragmentée.
 

Le moment exige une définition claire du profil requis. Il ne s’agit pas de nommer une personnalité, mais de définir une fonction politique nouvelle, à la hauteur des défis décortiqués dans la chronique d’étape. (1)
 

Ce profil s’articule autour de trois dimensions indissociables : l’Intellectuel-Politique, le Médiateur Institutionnel et le Manager de la Transformation.
 

  1. La Dimension Intellectuelle et Politique : Un « Penseur en Action »

Un gestionnaire compétent ne suffit plus. Le prochain Chef de Gouvernement doit incarner une capacité à penser le Maroc dans sa totalité.
 

  1. Une intelligence des strates : Il doit posséder une compréhension intuitive des « trois strates » évoquées.

C’est-à-dire :

    *   Historique/Symbolique : Comprendre que la réforme fiscale touche à la mémoire de l’impôt, que la régionalisation réactive des récits locaux, que la question sociale est aussi une question de dignité (Hogra). Il doit pouvoir parler à la fois la langue de la modernité et celle des symboles partagés.

    *   Structurelle/Institutionnelle : Avoir un diagnostic précis et non idéologique des failles : pourquoi la justice est méfiante, pourquoi l’administration étouffe, pourquoi la croissance n’engendre pas la confiance.

    *   Projective/Stratégique : Être capable de formuler un récit d’avenir simple et mobilisateur qui dépasse le catalogue de mesures techniques. Un récit qui réponde à la question : « Vers quel Maroc commun tendons-nous ? »
 

  1. La maîtrise des « trois piliers normatifs » comme boussole :

    *  Sur l’Équité : Il doit incarner la lisibilité. Sa première bataille sera symbolique : expliquer, avec une clarté implacable, qui paie quoi, qui reçoit quoi et pourquoi. Sa légitimité commencera par sa transparence.

    *   Sur la Reconnaissance : Il doit être un traducteur des pluralités. Non pas un communautariste, mais quelqu’un qui sait recevoir les mémoires, les langues, les griefs territoriaux et les synthétiser dans un projet national inclusif. Il doit faire sentir à chaque composante qu’elle est « nommée ».

 *   Sur la Parole et la Procédure : Il doit être un garant du processus. Son crédit dépendra moins de ses promesses que de sa méthode : la clarté des consultations, l’explication des décisions, la reddition des comptes. Il doit restaurer la crédibilité de la parole publique.

Profil-type : Ce n’est ni l’idéologue dogmatique, ni le technocrate dépolitisé. C’est un pragmatique éclairé, formé aux sciences sociales (histoire, droit, économie politique), capable de lire un bilan et un traité de philosophie politique avec la même acuité.
 

  1. La Dimension Politique et Institutionnelle : Le « Pivot de la médiation publique »
Le système marocain est un écheveau d’institutions et de centres d’influence. Le Chef de Gouvernement idéal ne doit pas les ignorer ni les défier frontalement, mais les orchestrer.
 
  1. Médiateur entre le cœur du pouvoir et la Rue : Sa fonction première est de traduire.

Traduire les aspirations sociétales (justice, dignité, emploi) en politiques publiques crédibles pour l’Administration. Et traduire les orientations stratégiques de l’État (stabilité, développement, souveraineté) en un langage audible et légitime pour la société. Il doit être le lieu de confiance où ces deux légitimités se rencontrent et se fécondent.

  1. Médiateur entre le Centre et les Territoires : Il doit incarner la régionalisation réelle. Pas seulement en déléguant des budgets, mais en étant à l’écoute des dynamiques locales, en légitimant les élus régionaux comme partenaires, en luttant contre la logique centralisatrice de son propre appareil.
  2. Médiateur entre les Élites et le Peuple :

Il doit posséder l’autorité morale pour imposer l’équité aux élites (fiscale, économique) tout en maintenant un dialogue productif avec elles. Il ne peut être perçu comme le représentant d’un clan économique ou d’une caste.
 

Profil-type : C’est un familier des équilibres institutionnels, qui connaît les arcanes du système sans en être le prisonnier. Il possède un capital de confiance auprès des institutions traditionnelles (la haute administration), mais aussi une crédibilité auprès de la société civile et des jeunes.

Il est plus primus inter pares (premier parmi ses pairs) que chef de parti tout-puissant.


Sa légitimité procède de sa capacité à faire tenir ensemble les pièces du puzzle.

Le moment exige une définition claire du profil requis. Il ne s’agit pas de nommer une personnalité, mais de définir une fonction politique nouvelle, à la hauteur des défis décortiqués dans la chronique d’étape
Le moment exige une définition claire du profil requis. Il ne s’agit pas de nommer une personnalité, mais de définir une fonction politique nouvelle, à la hauteur des défis décortiqués dans la chronique d’étape
1. La Dimension Managériale et Exécutive : Le « PDG de la Transformation Publique »

La pensée et la médiation doivent déboucher sur l’action. Ici, le profil requiert des compétences de transformation organisationnelle radicale.
 

  1. Architecte de processus, pas annonceur de mesures :

Son rôle n’est pas d’annoncer 100 projets, mais de redessiner 5-6 processus critiques qui libèrent l’énergie : un processus de décision budgétaire transparent, un processus de recrutement et d’évaluation des hauts fonctionnaires basé sur le mérite, un processus de passation des marchés publics incontestable, un processus de consultation législative précoce.

  1. Manager de la confiance par les résultats :

Il doit choisir 2-3 chantiers symboliques où démontrer l’efficacité de la nouvelle méthode.

Par exemple : résorber totalement et durablement l’école à trois vitesses dans une région pilote ; ou mettre en place un système de santé primaire efficace dans une province donnée. Des victoires rapides, visibles, qui restaurent la croyance dans l’action publique.

  1. Leader d’une équipe exigeante :

Il doit s’entourer non de fidèles, mais de compétences reconnues et intègres, en leur donnant une autonomie réelle couplée à une reddition de comptes stricte.

Il doit briser la culture du rapportage et de la déférence pour instaurer une culture du résultat et de la responsabilité.
 

Profil-type : C’est un manager de crise transformationnelle, du type de ceux qui ont redressé de grandes entreprises ou administrations en situation de défiance extrême. Il combine une rigueur de fer sur les procédures et les indicateurs avec une capacité à communiquer le « pourquoi » du changement.

Il est intransigeant sur l’intégrité et l’efficacité.


Synthèse : Le Triple Profil Indispensable

Le Maroc ne peut plus se payer le luxe d’un chef de gouvernement unidimensionnel. Le profil requis est un composite rare :
 

*  Un Socrate qui pose les bonnes questions et pense le sens.

*  Un Solon qui médie et refonde les lois du vivre-ensemble.

*  Un Steve Jobs de l’administration qui obsède sur l’expérience utilisateur (le citoyen) et la simplicité des processus.
 

En creux, ce profil exclut :
 

*   Le partisan étroit, prisonnier de sa base et incapable de synthèse nationale.

*  Le technocrate hors-sol, fluent en jargon international mais sourd aux réalités locales.

*   Le politique dont l’unique projet est de maintenir son accès au pouvoir.

*   Le démagogue, qui confond la communication et l’action.
 

En conclusion, la recherche du nom est secondaire.
 

L’enjeu est que le système politique dans son ensemble : l’Etat, partis, élites, reconnaisse la nécessité de ce profil composite.

Y renoncer, par commodité ou par calcul court-termiste, ce serait choisir de continuer à « bricoler » alors que les fondations demandent un architecte.

La question posée à l’élite marocaine est donc : a-t-elle la lucidité de sélectionner et la loyauté de soutenir, un tel profil ?
 

L’alternative est la poursuite de la lente érosion que nous souhaitons tous éviter.
 

* Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l’ISCAE.
 

 



Dimanche 25 Janvier 2026

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