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Réponse à mon ami Abdelaziz Kokas

Après son article : « الكتابة فعل عصيان ضد زمن الاستهلاك السريع »




Écrire contre le bruit, oui. Mais aussi avec le monde

Il y a des articles qui ne demandent pas seulement à être lus. Ils obligent à s’arrêter, à ralentir, à faire ce que précisément notre époque nous apprend à désapprendre : écouter.

Celui d’Abdelaziz Kokas sur l’écriture comme acte d’insoumission face au temps de la consommation rapide appartient à cette catégorie. (« الكتابة فعل عصيان ضد زمن الاستهلاك السريع »).Il dit une vérité que beaucoup de ceux qui écrivent, lisent, créent ou simplement cherchent à comprendre le monde ressentent confusément : nous vivons dans une civilisation du bruit. Un monde où il faut réagir avant d’avoir pensé, publier avant d’avoir mûri, parler avant même de savoir ce que l’on veut dire.

Dans cette agitation permanente, l’appel à la solitude ressemble à une nécessité presque politique. Non pas la solitude comme retraite hautaine, encore moins comme mépris des autres, mais comme reconquête d’un espace intérieur. Un espace où l’on peut enfin entendre ce que les conversations, les écrans, les urgences factices et les injonctions sociales recouvrent sans cesse.

Sur ce point, difficile de ne pas rejoindre Abdelaziz Kokas. L’écriture profonde exige du temps. Elle exige une disponibilité intérieure. Elle exige aussi une certaine résistance à la langue toute faite, celle que l’on répète parce qu’elle circule, celle qui rassure parce qu’elle évite de penser. Combien de textes, aujourd’hui, ne sont que des commentaires de commentaires, des opinions emballées à la hâte, des phrases fabriquées pour être partagées plutôt que pour être habitées ?

Écrire, dans ce sens, est bien un acte d’insoumission. Insoumission contre la dictature du rythme. Contre l’économie de l’attention. Contre cette idée étrange selon laquelle toute parole devrait être immédiate, rentable, mesurable et consommable en quelques secondes.

Mais faut-il pour autant faire de la blessure la source presque obligatoire de toute écriture authentique ? Faut-il penser que le créateur ne devient véritablement créateur qu’à partir de sa fissure, de sa solitude, de sa difficulté à vivre parmi les autres ?

C’est là que le débat commence.

Oui, l’écriture peut naître d’une faille. Elle naît souvent d’une inquiétude, d’une colère, d’un deuil, d’une frustration, d’un sentiment de décalage. Beaucoup de grands textes ont été écrits pour empêcher l’auteur de sombrer dans son propre chaos. La littérature est parfois un pansement, parfois une confession déguisée, parfois une manière de donner une forme à ce qui n’en avait pas.

Mais réduire l’écriture à une lutte contre l’effondrement intérieur serait peut-être lui retirer une partie de sa lumière.

On écrit aussi parce que l’on s’émerveille. Parce qu’un visage, une ville, une enfance, une conversation ou une scène de rue nous semblent trop riches pour disparaître sans laisser de trace. On écrit parce qu’on rit. Parce qu’on aime. Parce qu’on veut transmettre une mémoire, défendre une cause, raconter les autres, réparer une injustice ou simplement retenir un instant qui nous échappe.

L’écriture n’est pas uniquement la fille de la douleur. Elle est aussi la cousine de la joie, de la curiosité et de la gratitude.

La solitude est nécessaire, certes. Mais elle n’est pas toujours le cœur exclusif de la création. Certains écrivains trouvent leur matériau dans les cafés, les rédactions, les voyages, les marchés, les familles nombreuses, les débats politiques, les stades, les rues populaires. Il existe des écrivains de la chambre fermée, mais il existe aussi des écrivains de la place publique.

Et il faut peut-être rappeler une évidence : on ne devient pas écrivain en tournant le dos au monde. On le devient en le regardant autrement.

L’écrivain a besoin de silence pour entendre sa voix. Mais il a aussi besoin du bruit des autres pour que cette voix ne tourne pas en rond. Il a besoin de s’éloigner pour mieux voir, puis de revenir pour mieux raconter. Car une solitude qui ne débouche sur aucune relation, aucune compassion, aucune adresse à l’autre, risque de devenir une prison élégante.

Le danger n’est pas seulement dans l’excès de connexion. Il peut aussi être dans l’excès d’intériorité.

À force de se contempler, l’auteur peut finir par ne plus voir que lui-même.
À force de sacraliser sa douleur, il peut la transformer en identité.
À force de faire de sa blessure un territoire exclusif, il peut oublier que les autres portent eux aussi des fêlures, souvent plus silencieuses, plus modestes et plus lourdes.

C’est pourquoi la littérature ne devrait pas seulement être une descente dans les profondeurs du moi. Elle devrait aussi être une fenêtre ouverte.

L'article d’Abdelaziz Kokas le dit d’ailleurs, presque malgré sa tonalité sombre : l’écrivain s’isole pour écrire, mais il écrit parce qu’il espère un lecteur. Il lance sa bouteille à la mer, non pour célébrer sa propre solitude, mais pour rencontrer celle d’un autre. Et c’est là que l’écriture prend sa dimension la plus humaine.

Le livre commence peut-être dans une chambre. Mais il ne devient pleinement livre que lorsqu’il entre dans une autre vie.

Un lecteur, quelque part, ouvre une page et découvre que quelqu’un a ressenti ce qu’il n’arrivait pas à dire. Cette reconnaissance silencieuse est peut-être la plus grande victoire de l’écriture. Elle ne supprime pas la solitude, mais elle la rend moins absolue. Elle transforme une douleur privée en langage commun.

Alors oui, écrivons contre la vitesse.
Oui, défendons le silence, le temps long, la phrase travaillée, la pensée qui hésite avant de conclure.
Oui, refusons que l’écriture devienne une simple usine à contenus.

Mais gardons-nous aussi de la mythologie de l’écrivain maudit, solitaire par vocation, blessé par destin, condamné à ne vivre qu’à travers ses ténèbres.

L’écrivain n’est pas forcément celui qui souffre davantage que les autres. Il est peut-être simplement celui qui accepte de regarder plus longtemps. Celui qui écoute ce qui tremble dans une voix, dans un silence, dans une société. Celui qui transforme non seulement ses blessures, mais aussi celles du monde, en mots partageables.

L’écriture est un acte d’insoumission, oui. Mais elle est aussi un acte de liaison.

Elle résiste au bruit non pour fuir les humains, mais pour leur rendre une parole plus vraie. Elle choisit parfois la solitude, non pour sanctifier l’isolement, mais pour revenir vers les autres avec davantage de justesse, de nuance et d’humanité.

Et c’est peut-être cela, au fond, la mission la plus haute de l’écrivain : être seul assez longtemps pour ne plus jamais parler seul.



Samedi 27 Juin 2026

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