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Sebta et Melilla : deux villes, cinq siècles d’Histoire et une frontière qui refuse de disparaître


Il existe des territoires où les cartes semblent raconter une chose et l’Histoire une autre. Sebta et Melilla en sont l’exemple parfait. Deux villes situées sur la rive africaine de la Méditerranée, adossées au territoire marocain, mais administrées par l’Espagne, intégrées à son système politique, économique et juridique, et considérées par Madrid comme faisant pleinement partie de son territoire national.



Quand l’Europe commence géographiquement en Afrique

Cette situation produit depuis des siècles une tension géopolitique singulière : la géographie parle africain, l’administration parle espagnol, l’économie parle euro, et l’Histoire, elle, parle de conquêtes, de résistances, de traités et de rapports de force.

C’est ce décalage qui rend Sebta et Melilla presque impossibles à analyser avec des catégories simples.

D’un point de vue européen, ces deux villes sont aujourd’hui des frontières extérieures de l’Union européenne. Elles sont donc devenues bien davantage que des territoires disputés : elles sont aussi des sas migratoires, des interfaces commerciales et des points de contact directs entre l’Europe et l’Afrique.

D’un point de vue marocain, elles restent liées à une histoire de présence européenne en Afrique du Nord qui n’a jamais cessé de nourrir une mémoire politique particulière.

C’est pourquoi chaque crise migratoire, chaque tension diplomatique, chaque incident frontalier ravive immédiatement une question beaucoup plus ancienne : que représentent réellement Sebta et Melilla dans la relation entre Rabat et Madrid ?

La réponse est d’abord historique.

Sebta passe sous contrôle portugais au XVe siècle avant d’être intégrée à la monarchie espagnole. Melilla, elle, est occupée par les Espagnols à la fin du XVe siècle. Ces implantations s’inscrivent dans un moment précis de l’histoire méditerranéenne : l’expansion ibérique après la Reconquista et la volonté des puissances européennes de contrôler les points stratégiques de la côte nord-africaine.

Il serait donc artificiel de dissocier complètement ces villes de la dynamique coloniale européenne qui a progressivement transformé les équilibres politiques de la Méditerranée occidentale.

Mais il serait tout aussi simpliste de penser leur histoire uniquement avec le vocabulaire contemporain de la colonisation.

Leur statut s’est consolidé au fil des siècles, à travers des guerres, des traités, des arrangements diplomatiques et une présence administrative continue. C’est précisément cette profondeur historique que Madrid invoque pour défendre sa position.

L’Espagne soutient que Sebta et Melilla appartiennent à son territoire depuis des siècles et souligne que leurs habitants sont citoyens espagnols, participent aux institutions nationales et bénéficient du même cadre constitutionnel que les autres Espagnols.

Le Maroc, de son côté, considère la question dans une perspective de continuité territoriale et d’héritage historique lié à la présence européenne sur la rive sud de la Méditerranée.

Derrière le droit et l’Histoire se cache cependant une autre réalité : celle des populations.

Sebta et Melilla ne sont pas des forteresses vides posées sur le littoral africain. Ce sont des sociétés complexes, traversées par plusieurs appartenances culturelles, linguistiques et religieuses.

Une partie importante de leurs habitants entretient des liens familiaux, culturels ou historiques avec le Maroc, tandis que leur citoyenneté, leurs institutions et leur vie quotidienne sont espagnoles.

C’est là que le débat sur la souveraineté se heurte à la question de l’identité.

Les habitants peuvent se sentir européens, espagnols, méditerranéens, musulmans, marocains d’origine ou simplement citoyens de Sebta ou Melilla. Les appartenances ne s’excluent pas nécessairement ; elles peuvent se superposer.

La géopolitique aime les frontières nettes. Les sociétés humaines beaucoup moins.

Cette complexité est encore renforcée par l’économie.

Pendant des décennies, les villes ont fonctionné comme des espaces de commerce transfrontalier particulièrement intenses. Les régions marocaines voisines dépendaient en partie de ces flux, tandis que les deux enclaves bénéficiaient de leur position exceptionnelle entre deux économies profondément asymétriques.

Car l’autre vérité, plus brutale, est celle de l’écart de richesse entre les deux rives.

Dès lors, les clôtures qui entourent Sebta et Melilla ne séparent pas seulement deux territoires administratifs. Elles séparent aussi deux niveaux de revenus, deux systèmes sociaux, deux marchés du travail et, surtout, deux imaginaires de l’avenir.

C’est ce qui explique pourquoi ces frontières deviennent périodiquement des lieux de pression migratoire.

Le migrant qui tente de franchir une barrière ne pense pas forcément à cinq siècles d’histoire ibérique. Il voit quelques centaines de mètres entre sa situation actuelle et un espace perçu comme européen.

La frontière devient alors une traduction physique de l’inégalité économique.

C’est précisément là que les crises migratoires prennent une dimension géopolitique.

Lorsque des milliers de personnes se concentrent autour de Sebta ou Melilla, la question n’est jamais uniquement policière. Elle devient immédiatement diplomatique, européenne et stratégique.

Madrid demande à Rabat de contrôler les flux. Rabat rappelle que la gestion migratoire implique des responsabilités partagées. Bruxelles considère ces villes comme des frontières extérieures de l’Union.

Chaque mouvement humain devient alors un message politique.

Pour le Maroc, le sujet possède une dimension supplémentaire. Le Royaume entretient aujourd’hui avec l’Espagne une relation économique, commerciale et sécuritaire beaucoup plus dense qu’il y a quelques décennies. Madrid est un partenaire majeur, les échanges commerciaux sont considérables et la coopération contre les réseaux criminels ou migratoires est devenue structurante.
Cela ne fait pourtant pas disparaître le contentieux historique. Au contraire, cela produit une relation paradoxale : Rabat et Madrid peuvent être simultanément partenaires stratégiques et porteurs de visions profondément divergentes sur certains territoires. La maturité diplomatique consiste précisément à empêcher ces désaccords historiques de détruire les intérêts contemporains communs.

Sebta et Melilla resteront donc longtemps des révélateurs.

Révélateurs de l’histoire européenne en Afrique.
Révélateurs des asymétries économiques entre les deux rives.
Révélateurs des contradictions entre géographie, droit, mémoire et souveraineté.

Mais aussi révélateurs d’une évidence souvent oubliée : une frontière n’est jamais uniquement une ligne sur une carte. Elle est une accumulation d’histoires, de blessures, d’intérêts et de vies humaines.

La question essentielle n’est donc peut-être pas de savoir si l’Histoire finira par effacer la géographie ou si la géographie finira par corriger l’Histoire.

Elle est plutôt de savoir comment le Maroc et l’Espagne peuvent gérer ce passé sans le transformer constamment en crise du présent.



Vendredi 14 Août 2026

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