Sebta et Mélillia, des cailloux dans le soulier


La présence espagnole à Sebta et Méllilia constitue-t-elle une menace à la sécurité nationale ? Entre réseaux internationaux de trafics d’êtres humains et volonté de l’Espagne d’étendre les frontières Sud de l’Otan vers l’Afrique, la question devient légitime.



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L’affaire de l’assaut mené, le 24 juin, par quelques 2.000 migrants subsahariens contre les forces de l’ordre marocaines pour forcer le passage et franchir le mur grillagé séparant le Maroc de la ville occupée de Mélillia est maintenant examinée par la justice.

Un premier groupe de 36 migrants clandestins a comparu, le 4 juillet, devant le tribunal de 1ère instance de Nador. Un deuxième groupe, faisant face à de plus lourdes charges, passera de ce fait devant la chambre criminelle.

Les premiers éléments de l’enquête publiés par les médias laissent voir non seulement une organisation de type paramilitaire des migrants clandestins ayant affronté les forces de l’ordre marocaines, avec structure hiérarchique et organisation logistique, mais aussi et surtout toute une filière transnationale de trafic d’êtres humains dans laquelle des gardes-frontières algériens seraient impliqués.

Du Darfour à Gourougou

La plupart des prévenus seraient originaires du Soudan, plus exactement du Darfour, mais aussi du Sud-Soudan et du Tchad. Ce sont, pour la plupart, des jeunes de 18 à 24 ans, entrés clandestinement au Maroc deux à trois mois plus tôt.

Ils sont passés soit par la Libye, soit en traversant le Tchad, le Niger et le Mali, avant de pénétrer en Algérie.
Selon les aveux des prévenus aux autorités marocaines, ils ont été regroupés dans une ferme, aux environs de la ville algérienne de Maghnia, ou ils sont restés plusieurs semaines.

C’est à partir de là qu’ils ont été infiltrés au Maroc par petits groupes de 30 à 40 individus. Le passage leur aurait coûté entre 300 à 500 euros chacun.

Après avoir séjourné quelques temps à Rabat, Casablanca ou d’autres villes du royaume, les migrants clandestins ont été regroupés d’abord à Oujda, ensuite à Berkane, selon le confrère Medias24, citant l’agence espagnole Efe.

Delà, les migrants clandestins ont été emmenés à leur destination finale, la forêt de Gourougou, dans les environs de Nador, ou ils ont attendu le jour « J » et l’ordre de marcher sur Mélillia, en affûtant leurs armes et en s’entraînant à leur usage.

Structure, armes et logistique

Les affrontements entre ces derniers et les forces de l’ordre marocaines ont commencé, en fait, dès le 18 juin, dans cette même forêt de Gourougou.

Le fait le plus étrange est le mode opératoire de cette vague de migrants clandestins, plus proche de celui de combattants que de « pauvres » réfugiés.

C’est l’un des chefs du réseau de passeurs, un malien affublé un masque distinctif et appelé le « boss », qui s’est lui-même chargé de renforcer la détermination des migrants clandestins à s’attaquer aux forces de l’ordre marocaines.

Ces derniers ont été répartis en l’équivalent d’unités et de compagnies, dirigées par des « patrons » portant des brassards indiquant leurs grades hiérarchiques.

Ce n’est donc pas un simple effet de « meute », qui fait qu’un individu « normal » se sent le courage de s’attaquer à des forces de l’ordre en cédant à l’esprit moutonnier.

L’arme des flux migratoires

Il s’agit bel et bien de groupes d’individus armés, structurés et coordonnés par des chefs décidés à les pousser à l’assaut.

Il faudra sûrement attendre la fin des procédures judiciaires pour avoir une idée plus claire sur le déroulement des événements, mais il est déjà évident cette affaire dépasse le cadre d’une simple vague de migrants clandestins cherchant à se rendre dans « l’eldorado » européen.

L’arme des flux migratoires dirigés est aussi vielle et connue qu’elle offre une réelle possibilité de déni à celui qui la manipule. Il n’en demeure pas moins que personne n’est dupe.

La concomitance de l’assaut des migrants clandestins subsahariens, ayant tous transité par l’Algérie, avec la crise dans les relations entre l’Espagne et le voisin de l’Est, suite au soutien de Madrid à la proposition marocaine d’autonomie des provinces du Sud dépasse le simple motif de soupçon.

Madrid, peu rassurée sur l’avenir des deux villes qu’elle occupe au Maroc, a profité de l’occasion de cet événement dramatique, ayant entraîné la mort de 23 migrants clandestins, pour chercher à leur étendre le parapluie protecteur de l’Otan.

L’Otan est-il « mondialisable » ?

Le souhait de l’Espagne d’impliquer l’Otan dans la défense ses confettis coloniaux sur le continent africain n’a rien d’inquiétant en soi.

D’abord parce que le Maroc n’a nulle intention de tenter de récupérer militairement Sebta et Mélillia.
Il suffit de continuer à étouffer économiquement les deux présides pour que Madrid finisse, un jour ou l’autre, par admettre que c’est une coûteuse affaire. Le fruit mûr tombe de lui-même.

L’autre raison est que l’Otan ne va pas tarder à se retrouver avec un doublement de sa ligne de contact avec la Russie, une fois la candidature de la Finlande acceptée.

Ces frontières prochainement allongées de l’Otan avec la Russie, dotée d’une puissante armée et d’un arsenal de missiles hypersoniques de précision unique en son genre, constituent une source d’inquiétudes autrement plus existentielle pour l’Otan que deux villes marocaines occupées par l’Espagne.

Il est, d’ailleurs, fort peu probable que l’Otan commette la bêtise de modifier l’article 5 de sa charte, portant sur la solidarité entre ses membres en cas d’agression dirigée contre l’un d’entre eux, pour étendre son application à Sebta et Mélillia, sur le continent africain.

Le Grand Sud plus que l’Otan

Si l’Espagne est membre de l’Otan, le Maroc est membre du Grand Sud, qui s’est avéré être le véritable enjeu de la confrontation géopolitique titanesque qui oppose actuellement l’alliance atlantique à la Russie et la Chine, qui ont le soutien « non-affiché » de nombre de pays du Sud.

Aucun pays d’Afrique ne s’est engagé dans les sanctions décrétées par les pays occidentaux contre la Russie, ce qui n’a pas du échapper aux dirigeants de l’Otan.

Tous se sont réfugiés dans une position de neutralité, qui en a rendu pas mal fous de rages à Bruxelles, siège de l’Otan.

Il sera bien difficile à l’Otan, au moment ou les pays occidentaux cherchent à courtiser les pays africains et tenter de les éloigner de l’influence de Moscou et Pékin, de décider de se porter garant des derniers vestiges du colonialisme européen sur le continent.

Quand Jens Stoltenberg, le secrétaire général, se dit « absolument convaincu » que les pays de l’alliance militaire qu’il dirige « se tiendraient à côté de l’Espagne, si elle devait faire face à des menaces et à des défis » et que « l’Espagne est vraiment un allié de grande valeur », à laquelle il est « extrêmement reconnaissant », il ne fait que dire à Madrid ce qu’elle a envie d’entendre.

Contexte géopolitique serré

En premier lieu, Stoltenberg est certain que le Maroc, partenaire stratégique de l’Otan, avec lequel l’alliance coopère depuis trois décennies, et qui est également décrit comme un facteur de sécurité et de stabilité en Afrique du Nord et au Sahel, n’a pas de politique agressive envers ses voisins.

D’autre part, il est intéressant de noter que le Sg de l’Otan a tenu à préciser que l’Otan avait « des définitions claires de la portée géographique de l’alliance ».

Des villes marocaines, sises sur le continent africain et occupées par l’Espagne, entrent-elles dans ces « définitions claires de la portée géographique » ? Les Africains aimeraient bien le savoir.

Et si l’on demandait les avis de leurs excellences les présidents russe Vladimir Poutine et chinois Xi Jinping à ce sujet ? Il est évident que personne, au Nord comme au Sud de la Mare Nostrum n’a envie de jouer à ce petit jeu.

Il n’en demeure pas moins que le Maroc se doit de gérer une situation dans laquelle l’Espagne continue à maintenir une présence anachronique et provocante au Nord du royaume, au moment ou il se doit aussi de surveiller son agressif et imprévisible voisin de l’Est comme du lait sur le feu.

Le jeu n’en vaut pas la chandelle

Les choses iront bien mieux entre les deux partenaires séparés par le détroit de Gibraltar le jour ou les Espagnols vont convaincre leurs gouvernants que les désagréments suscités par l’occupation de Sebta et Mélillia l’emportent sur le stupide et coûteux orgueil de maintenir à tout prix la présence de l’Espagne sur le continent africain.

Les affaires marchent plutôt bien entre Marocains et Espagnols. Mieux encore depuis que le gaz coule du Nord au Sud, en empruntant le conduit abandonné par les Algériens.

Il suffit d’abandonner également Sebta et Mélillia pour que baisse énormément le flux de migrants subsahariens du Sud au Nord.

La balle est dans le camp de Madrid, qui doit se rendre à l’évidence que Bruxelles est bien trop occupée en Eurasie et, prochainement, en Mer de Chine pour répondre à un appel en provenance d’Afrique.





Ahmed Naji
Journaliste par passion, donner du relief à l'information est mon chemin de croix. En savoir plus sur cet auteur
Mardi 5 Juillet 2022

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