Location à 1.000.000.000 Dollars par an
La question peut paraître brutale, presque décourageante. Elle s’impose pourtant d’elle-même. Apple, l’une des entreprises les plus riches, les plus intégrées et les plus obsédées par le contrôle technologique, vient d’admettre implicitement ses limites en matière d’intelligence artificielle générative. En préférant louer, pour un montant estimé à près d’un milliard de dollars par an, les modèles Gemini de Google plutôt que d’imposer un modèle maison, la firme de Cupertino envoie un signal fort : développer un grand modèle d’IA généraliste n’est plus seulement une question de talent ou de volonté, c’est une épreuve de force industrielle, financière et géopolitique.
Dès lors, une interrogation vertigineuse surgit : si Apple n’y arrive pas seul, que peut espérer un pays comme le Maroc, avec des moyens infiniment plus modestes, mais des ambitions affichées de « souveraineté numérique » et d’« IA nationale » ?
La comparaison n’est pas gratuite. Elle est même salutaire.
Dès lors, une interrogation vertigineuse surgit : si Apple n’y arrive pas seul, que peut espérer un pays comme le Maroc, avec des moyens infiniment plus modestes, mais des ambitions affichées de « souveraineté numérique » et d’« IA nationale » ?
La comparaison n’est pas gratuite. Elle est même salutaire.
Apple, ou la fin du mythe de l’autosuffisance technologique
Pendant des années, Apple a cultivé l’image d’un empire autosuffisant. Processeurs maison, systèmes fermés, écosystème verrouillé, obsession de la confidentialité : tout semblait indiquer qu’Apple finirait par produire son propre grand modèle de langage, à la hauteur de GPT, Gemini ou Claude. Or, les faits racontent une autre histoire.
Développer un modèle de type Gemini ou GPT ne relève plus de la simple R&D logicielle. Cela suppose :
– des volumes de données colossaux, multilingues, continuellement mis à jour
– des infrastructures de calcul hors normes (GPU, TPU, data centers spécialisés)
– une capacité à absorber des coûts récurrents astronomiques
– une culture de recherche ouverte, expérimentale, parfois chaotique
– et surtout, un avantage d’échelle mondiale
Apple, malgré ses moyens, s’est heurtée à cette réalité. Elle a fait un choix rationnel : intégrer l’IA la plus performante disponible, plutôt que défendre coûte que coûte une souveraineté technologique de façade.
Ce renoncement relatif n’est pas un aveu de faiblesse. C’est un arbitrage stratégique. Mais il brise un mythe : celui selon lequel la souveraineté technologique est toujours atteignable par la seule volonté.
Développer un modèle de type Gemini ou GPT ne relève plus de la simple R&D logicielle. Cela suppose :
– des volumes de données colossaux, multilingues, continuellement mis à jour
– des infrastructures de calcul hors normes (GPU, TPU, data centers spécialisés)
– une capacité à absorber des coûts récurrents astronomiques
– une culture de recherche ouverte, expérimentale, parfois chaotique
– et surtout, un avantage d’échelle mondiale
Apple, malgré ses moyens, s’est heurtée à cette réalité. Elle a fait un choix rationnel : intégrer l’IA la plus performante disponible, plutôt que défendre coûte que coûte une souveraineté technologique de façade.
Ce renoncement relatif n’est pas un aveu de faiblesse. C’est un arbitrage stratégique. Mais il brise un mythe : celui selon lequel la souveraineté technologique est toujours atteignable par la seule volonté.
100% de souveraineté IA : slogan politique ou projet industriel ?
C’est ici que la question marocaine devient brûlante. Depuis quelques années, le discours officiel et para-officiel multiplie les références à l’« IA souveraine », aux « data centers nationaux », à la « maîtrise des données stratégiques ». Le vocabulaire est séduisant. Il rassure. Il donne le sentiment que la souveraineté numérique serait un prolongement naturel de la souveraineté politique.
Mais une souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit. Et en matière d’IA, elle se paie cash.
Un grand modèle de langage digne de ce nom coûte non pas des millions, mais des centaines de millions, voire des milliards, sur la durée. Non seulement pour l’entraîner, mais pour le maintenir, le sécuriser, le mettre à jour, le rendre compétitif face à des acteurs qui avancent à marche forcée.
La question n’est donc pas : le Maroc a-t-il des talents ?
Il en a. Indéniablement.
La vraie question est : le Maroc a-t-il un marché, une échelle, une profondeur financière et une stratégie cohérente pour soutenir seul un tel effort ?
Et surtout : est-ce réellement la bonne bataille à mener ?
Mais une souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit. Et en matière d’IA, elle se paie cash.
Un grand modèle de langage digne de ce nom coûte non pas des millions, mais des centaines de millions, voire des milliards, sur la durée. Non seulement pour l’entraîner, mais pour le maintenir, le sécuriser, le mettre à jour, le rendre compétitif face à des acteurs qui avancent à marche forcée.
La question n’est donc pas : le Maroc a-t-il des talents ?
Il en a. Indéniablement.
La vraie question est : le Maroc a-t-il un marché, une échelle, une profondeur financière et une stratégie cohérente pour soutenir seul un tel effort ?
Et surtout : est-ce réellement la bonne bataille à mener ?
Confondre modèle souverain et usages souverains
L’erreur la plus fréquente, dans de nombreux pays émergents, consiste à confondre souveraineté du modèle et souveraineté des usages.
Développer un modèle de fondation, généraliste, capable de rivaliser avec Gemini ou GPT, n’est pas la seule voie vers la souveraineté. Ce n’est peut-être même pas la plus intelligente.
La souveraineté réelle se joue ailleurs :
– dans la maîtrise des données nationales sensibles
– dans la capacité à adapter des modèles existants aux langues, contextes et besoins locaux
– dans la gouvernance des usages publics de l’IA
– dans l’indépendance décisionnelle, pas nécessairement dans l’indépendance technologique totale
Apple l’a compris. Elle ne renonce pas à sa souveraineté stratégique ; elle externalise une couche technologique tout en conservant la main sur l’expérience, l’intégration, la confidentialité et l’orchestration.
Pourquoi un État n’aurait-il pas le droit au même pragmatisme ?
Développer un modèle de fondation, généraliste, capable de rivaliser avec Gemini ou GPT, n’est pas la seule voie vers la souveraineté. Ce n’est peut-être même pas la plus intelligente.
La souveraineté réelle se joue ailleurs :
– dans la maîtrise des données nationales sensibles
– dans la capacité à adapter des modèles existants aux langues, contextes et besoins locaux
– dans la gouvernance des usages publics de l’IA
– dans l’indépendance décisionnelle, pas nécessairement dans l’indépendance technologique totale
Apple l’a compris. Elle ne renonce pas à sa souveraineté stratégique ; elle externalise une couche technologique tout en conservant la main sur l’expérience, l’intégration, la confidentialité et l’orchestration.
Pourquoi un État n’aurait-il pas le droit au même pragmatisme ?
Le mirage du « modèle national »
Imaginer un « modèle IA 100 % marocain » peut flatter l’ego collectif. Mais à quel prix, et pour quels usages concrets ?
Un modèle généraliste doit être entraîné sur des corpus massifs, souvent mondiaux. Or, un pays comme le Maroc ne dispose ni du volume de données linguistiques de qualité, ni de l’écosystème scientifique critique, ni du marché suffisant pour amortir seul l’investissement.
Pire : vouloir tout internaliser risque de produire un modèle médiocre, coûteux, rapidement obsolète, et dépendant malgré tout de briques technologiques étrangères (puces, frameworks, cloud, open source international).
Ce serait une souveraineté fragile, presque symbolique.
Un modèle généraliste doit être entraîné sur des corpus massifs, souvent mondiaux. Or, un pays comme le Maroc ne dispose ni du volume de données linguistiques de qualité, ni de l’écosystème scientifique critique, ni du marché suffisant pour amortir seul l’investissement.
Pire : vouloir tout internaliser risque de produire un modèle médiocre, coûteux, rapidement obsolète, et dépendant malgré tout de briques technologiques étrangères (puces, frameworks, cloud, open source international).
Ce serait une souveraineté fragile, presque symbolique.
Une autre voie est possible : la souveraineté par la spécialisation
La vraie question devient alors : où un pays comme le Maroc peut-il être réellement souverain, utile et stratégique en matière d’IA ?
La réponse est moins spectaculaire, mais plus solide.
Dans les modèles spécialisés, contextualisés, ancrés dans des réalités nationales :
– IA pour l’administration publique multilingue (arabe, amazigh, français)
– IA pour la santé publique, adaptée aux données locales
– IA juridique et réglementaire marocaine
– IA pour l’agriculture, la gestion de l’eau, l’urbanisme
– IA éducative alignée sur les programmes nationaux
Dans ces domaines, le Maroc dispose d’un avantage comparatif : la connaissance fine du terrain, des besoins, des cadres juridiques, des pratiques sociales. Ce sont des terrains sur lesquels Google ou OpenAI ne seront jamais pleinement souverains.
La souveraineté n’est plus dans le moteur, mais dans le volant.
La réponse est moins spectaculaire, mais plus solide.
Dans les modèles spécialisés, contextualisés, ancrés dans des réalités nationales :
– IA pour l’administration publique multilingue (arabe, amazigh, français)
– IA pour la santé publique, adaptée aux données locales
– IA juridique et réglementaire marocaine
– IA pour l’agriculture, la gestion de l’eau, l’urbanisme
– IA éducative alignée sur les programmes nationaux
Dans ces domaines, le Maroc dispose d’un avantage comparatif : la connaissance fine du terrain, des besoins, des cadres juridiques, des pratiques sociales. Ce sont des terrains sur lesquels Google ou OpenAI ne seront jamais pleinement souverains.
La souveraineté n’est plus dans le moteur, mais dans le volant.
Apple comme leçon, pas comme excuse
Le cas Apple ne doit pas être utilisé comme un prétexte au renoncement. Il doit servir de leçon de lucidité.
Si une entreprise privée, hyper-capitalisée, choisit l’alliance plutôt que l’isolement, pourquoi un État devrait-il s’enfermer dans une posture héroïque mais inefficace ?
La vraie souveraineté, au XXIᵉ siècle, est hybride. Elle combine :
– partenariats technologiques assumés
– contrôle politique et juridique des usages
– investissement ciblé dans la formation et la recherche appliquée
– et surtout, une vision claire de ce que l’on veut maîtriser… et de ce que l’on accepte d’acheter
Si une entreprise privée, hyper-capitalisée, choisit l’alliance plutôt que l’isolement, pourquoi un État devrait-il s’enfermer dans une posture héroïque mais inefficace ?
La vraie souveraineté, au XXIᵉ siècle, est hybride. Elle combine :
– partenariats technologiques assumés
– contrôle politique et juridique des usages
– investissement ciblé dans la formation et la recherche appliquée
– et surtout, une vision claire de ce que l’on veut maîtriser… et de ce que l’on accepte d’acheter
La question finale, Alors oui, la question demeure, et elle mérite d’être posée sans détour :
Si même Apple n’a pas jugé rationnel de poursuivre seul son propre modèle d’IA généraliste, sur quelle base réaliste un pays comme le Maroc pourrait-il prétendre faire mieux, seul, et à moindre coût ?
Peut-être est-il temps de reformuler l’ambition. Non pas : avoir notre Gemini, mais : avoir notre intelligence stratégique.
Et cela, paradoxalement, est bien plus accessible — à condition de renoncer aux slogans pour entrer enfin dans l’ingénierie du réel.
Peut-être est-il temps de reformuler l’ambition. Non pas : avoir notre Gemini, mais : avoir notre intelligence stratégique.
Et cela, paradoxalement, est bien plus accessible — à condition de renoncer aux slogans pour entrer enfin dans l’ingénierie du réel.
Aujourd’hui, le paysage des grands modèles d’intelligence artificielle est dominé par quelques acteurs structurants.
GPT-4 et ses évolutions, développés par OpenAI, se sont imposés comme référence généraliste grâce à leur polyvalence, leur maîtrise du langage et leur intégration massive dans des usages professionnels.
Gemini, de Google, repose sur une logique multimodale native (texte, image, code, données) et bénéficie d’une puissance industrielle colossale, au point de devenir un standard loué par d’autres géants comme Apple.
Claude, d’Anthropic, se distingue par une approche axée sur la sûreté, la cohérence et l’assistance rédactionnelle de long format.
LLaMA, de Meta, joue un rôle particulier : moins fermé, il sert de socle à de nombreux modèles dérivés et alimente un écosystème open source stratégique.
À côté de ces piliers, des acteurs chinois comme Qwen (Alibaba) ou ERNIE (Baidu) construisent des modèles puissants mais largement cantonnés à leurs sphères linguistiques et géopolitiques.
Ensemble, ces modèles montrent une réalité incontournable : l’IA de fondation est désormais un marché d’hyper-concentration, où quelques plateformes mondiales fixent le rythme, les coûts et les standards.
Gemini, de Google, repose sur une logique multimodale native (texte, image, code, données) et bénéficie d’une puissance industrielle colossale, au point de devenir un standard loué par d’autres géants comme Apple.
Claude, d’Anthropic, se distingue par une approche axée sur la sûreté, la cohérence et l’assistance rédactionnelle de long format.
LLaMA, de Meta, joue un rôle particulier : moins fermé, il sert de socle à de nombreux modèles dérivés et alimente un écosystème open source stratégique.
À côté de ces piliers, des acteurs chinois comme Qwen (Alibaba) ou ERNIE (Baidu) construisent des modèles puissants mais largement cantonnés à leurs sphères linguistiques et géopolitiques.
Ensemble, ces modèles montrent une réalité incontournable : l’IA de fondation est désormais un marché d’hyper-concentration, où quelques plateformes mondiales fixent le rythme, les coûts et les standards.
La question mérite d’être posée frontalement, sans faux-semblants ni réflexes pavloviens : pourquoi le Maroc a-t-il, ces derniers mois, semblé ignorer les grands modèles dominants pour se tourner vers Mistral AI, un acteur qui n’est ni leader technologique ni hégémonique sur le marché mondial ?
À première vue, le choix peut surprendre. Quand les standards se nomment GPT, Gemini ou Claude, miser sur Mistral, jeune entreprise européenne encore en phase de consolidation, peut donner l’impression d’un pari à contre-courant, voire d’un contournement des évidences.
Mais ce choix s’explique moins par la performance brute que par la géopolitique des dépendances. Les modèles américains dominants sont étroitement liés à des écosystèmes juridiques, commerciaux et stratégiques où la souveraineté d’un État tiers est mécaniquement limitée. Accéder à GPT ou Gemini, c’est accepter des conditions d’usage, des architectures cloud et des chaînes de valeur largement hors de contrôle national. À l’inverse, Mistral propose une promesse différente : des modèles plus ouverts, déployables on-premise, juridiquement européens, et donc perçus comme plus compatibles avec des exigences de souveraineté relative, même si cette souveraineté reste partielle.
Il y a aussi une logique d’alignement politique et symbolique. Dans un contexte où l’Europe tente d’exister face au duopole américano-chinois, Mistral incarne une alternative « non hégémonique », moins écrasante, plus négociable. Pour un pays comme le Maroc, qui cherche souvent des partenariats technologiques sans tomber dans une dépendance exclusive, ce type d’acteur apparaît plus accessible, plus souple, et parfois plus disposé à co-construire qu’à imposer.
Reste une ambiguïté majeure : confondre accessibilité et leadership. Mistral n’est pas un leader mondial. Ses modèles sont solides, prometteurs, mais ils ne fixent ni le tempo de l’innovation, ni les standards globaux.
En les privilégiant, le Maroc évite une dépendance directe aux géants, mais s’expose à un autre risque : bâtir ses politiques publiques d’IA sur des technologies qui pourraient être rapidement dépassées, ou absorbées, ou marginalisées.
Le choix de Mistral révèle donc moins une stratégie technologique pleinement assumée qu’un compromis politique : éviter l’hégémonie américaine sans disposer des moyens d’un véritable modèle national.
Ce n’est ni absurde, ni honteux. Mais cela pose une question de fond : le Maroc cherche-t-il à être un utilisateur prudent, un partenaire intermédiaire, ou un acteur structurant de l’IA ?
Tant que cette question n’est pas clairement tranchée, les choix de modèles ressembleront davantage à des contournements tactiques qu’à une vision stratégique de long terme.
Mais ce choix s’explique moins par la performance brute que par la géopolitique des dépendances. Les modèles américains dominants sont étroitement liés à des écosystèmes juridiques, commerciaux et stratégiques où la souveraineté d’un État tiers est mécaniquement limitée. Accéder à GPT ou Gemini, c’est accepter des conditions d’usage, des architectures cloud et des chaînes de valeur largement hors de contrôle national. À l’inverse, Mistral propose une promesse différente : des modèles plus ouverts, déployables on-premise, juridiquement européens, et donc perçus comme plus compatibles avec des exigences de souveraineté relative, même si cette souveraineté reste partielle.
Il y a aussi une logique d’alignement politique et symbolique. Dans un contexte où l’Europe tente d’exister face au duopole américano-chinois, Mistral incarne une alternative « non hégémonique », moins écrasante, plus négociable. Pour un pays comme le Maroc, qui cherche souvent des partenariats technologiques sans tomber dans une dépendance exclusive, ce type d’acteur apparaît plus accessible, plus souple, et parfois plus disposé à co-construire qu’à imposer.
Reste une ambiguïté majeure : confondre accessibilité et leadership. Mistral n’est pas un leader mondial. Ses modèles sont solides, prometteurs, mais ils ne fixent ni le tempo de l’innovation, ni les standards globaux.
En les privilégiant, le Maroc évite une dépendance directe aux géants, mais s’expose à un autre risque : bâtir ses politiques publiques d’IA sur des technologies qui pourraient être rapidement dépassées, ou absorbées, ou marginalisées.
Le choix de Mistral révèle donc moins une stratégie technologique pleinement assumée qu’un compromis politique : éviter l’hégémonie américaine sans disposer des moyens d’un véritable modèle national.
Ce n’est ni absurde, ni honteux. Mais cela pose une question de fond : le Maroc cherche-t-il à être un utilisateur prudent, un partenaire intermédiaire, ou un acteur structurant de l’IA ?
Tant que cette question n’est pas clairement tranchée, les choix de modèles ressembleront davantage à des contournements tactiques qu’à une vision stratégique de long terme.












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