Par Abdelghani El Arrasse, Analyste économique Membre de L’AEI
Mais les interrogations récemment apparues en Espagne autour des relations énergétiques avec le Maroc remettent en lumière une question qui dépasse largement les circonstances politiques du moment : un pays peut-il construire durablement sa sécurité énergétique lorsqu’une partie stratégique de son approvisionnement dépend des infrastructures d’un seul partenaire étranger ?
Pour le Maroc, cette question mérite d’être posée avec lucidité, mais sans dramatisation.
Il ne s’agit ni de remettre en cause le partenariat stratégique avec l’Espagne, ni de rechercher une illusoire autarcie énergétique. Il s’agit d’identifier une vulnérabilité et d’en tirer les conséquences pour la politique énergétique du Royaume.
Car la véritable souveraineté énergétique ne consiste pas nécessairement à produire toute son énergie soi-même. Elle consiste d’abord à conserver sa liberté de choix : ne dépendre ni d’un seul fournisseur, ni d’un seul pays de transit, ni d’un seul corridor.
2021 : lorsque l’équation gazière marocaine a changé
Pendant plusieurs décennies, le Gazoduc Maghreb-Europe (GME) transportait le gaz algérien vers l’Espagne en traversant le territoire marocain.
La non-reconduction, fin 2021, de l’accord lié au transit du gaz algérien par le GME a profondément modifié cette architecture. Le Maroc a alors dû trouver rapidement une solution alternative, notamment pour alimenter ses centrales électriques fonctionnant au gaz.
Une solution pragmatique a été mise en place : le Royaume peut acheter du gaz naturel liquéfié sur le marché international, le faire réceptionner et regazéifier dans des terminaux espagnols, puis l’acheminer vers le Maroc grâce à l’utilisation du GME en flux inversé.
Cette réponse a démontré une véritable capacité d’adaptation. Mais elle a aussi fait apparaître une vulnérabilité : le Maroc peut acheter son propre gaz sur le marché international tout en restant dépendant d’infrastructures situées dans un autre pays pour une partie de son acheminement.
C’est là que se situe le véritable enjeu stratégique.
L’Espagne n’est pas seulement un fournisseur : elle est surtout un corridor
Cette distinction est essentielle.
Parler simplement d’une « dépendance au gaz espagnol » serait réducteur. L’Espagne importe elle-même l’essentiel du gaz qu’elle consomme. Son avantage stratégique réside surtout dans son importante infrastructure de réception du GNL et de regazéification.
En 2025, environ 67 % de l’approvisionnement du système gazier espagnol est arrivé sous forme de GNL et le pays a reçu du gaz provenant de 16 origines différentes, ce qui illustre son rôle de plateforme gazière.
Le schéma actuel peut donc être résumé ainsi :
Marché international du GNL → terminaux espagnols → regazéification → réseau espagnol → GME inversé → Maroc.
La vulnérabilité marocaine ne réside donc pas seulement dans l’origine de l’énergie, mais également dans la maîtrise de son corridor logistique.
Et cette nuance est fondamentale.
L’électricité : une autre dimension de l’interdépendance
La relation énergétique entre le Maroc et l’Espagne ne concerne pas uniquement le gaz. Les deux pays sont également reliés par deux interconnexions électriques sous-marines à travers le détroit de Gibraltar.
Ces interconnexions jouent un rôle important dans la sécurité et l’équilibrage des réseaux. Elles permettent au Maroc d’importer lorsque cela est nécessaire ou économiquement intéressant et pourraient, à l’avenir, servir davantage dans l’autre sens grâce à la progression des capacités renouvelables marocaines.
Il serait donc erroné de considérer les interconnexions comme une faiblesse en elles-mêmes.
Dans un système énergétique moderne, l’interconnexion est une force. Le risque apparaît lorsque cette interconnexion devient une dépendance sans solution alternative.
C’est précisément la différence entre interdépendance choisie et dépendance subie.
Une vulnérabilité* *économique peut devenir géopolitique
Les crises énergétiques internationales des dernières années ont rappelé une évidence : l’énergie n’est jamais une marchandise tout à fait comme les autres.
Lorsqu’une crise diplomatique ou géopolitique apparaît, les gazoducs, les ports, les réseaux électriques et les chaînes d’approvisionnement prennent immédiatement une dimension stratégique.
Cela ne signifie nullement que l’Espagne envisage de couper les approvisionnements énergétiques du Maroc. Une telle affirmation nécessiterait des éléments officiels solides.
Mais le débat actuel suffit à rappeler une règle fondamentale : la sécurité énergétique d’un pays doit être organisée de manière à résister à une crise économique, logistique ou géopolitique, quelle que soit la qualité des relations avec ses partenaires du moment.
Une stratégie énergétique se construit pour plusieurs décennies. Elle ne peut donc reposer uniquement sur la stabilité diplomatique du présent.
Nador West Med : d’infrastructure portuaire à infrastructure de souveraineté
C’est dans ce contexte que Nador West Med prend une importance considérable.
La stratégie gazière marocaine prévoit le développement d’infrastructures permettant notamment l’importation de GNL et leur connexion au futur réseau gazier national.
La logique serait alors profondément différente :
Marché international → méthanier → infrastructure marocaine → réseau gazier marocain → centrales et industries nationales.
Le Maroc disposerait ainsi d’une porte d’entrée directement située sur son territoire.
Nador West Med ne doit donc pas être considéré uniquement comme un projet portuaire ou gazier supplémentaire. Il doit être considéré comme une infrastructure de souveraineté économique.
C’est pourquoi son accélération apparaît aujourd’hui d’autant plus stratégique. Chaque année pendant laquelle le Royaume reste tributaire d’une solution logistique extérieure prolonge une vulnérabilité qui peut être progressivement réduite.
Première priorité : disposer d’un accès direct au marché mondial du GNL
Le Maroc n’a pas nécessairement besoin de produire tout le gaz qu’il consomme pour être plus souverain.
Il doit surtout pouvoir acheter, réceptionner, regazéifier, stocker et transporter ce gaz à travers des infrastructures qu’il maîtrise.
C’est une distinction importante.
L’objectif n’est donc pas l’indépendance énergétique absolue, probablement irréaliste à court terme. L’objectif est l’autonomie stratégique de décision.
Le jour où un méthanier pourra approvisionner directement une infrastructure marocaine connectée au réseau national, la position du Royaume sera profondément différente.
L’Espagne restera un partenaire énergétique important, mais elle ne constituera plus nécessairement le passage obligé.
Deuxième priorité : développer les ressources nationales
La production gazière nationale doit parallèlement être encouragée chaque fois que les ressources disponibles sont techniquement et économiquement exploitables.
Les projets nationaux, notamment dans l’Oriental, peuvent contribuer progressivement à diversifier les sources d’approvisionnement.
Même si la production nationale ne suffit pas à couvrir l’ensemble des besoins, chaque volume produit localement réduit mécaniquement l’exposition aux marchés extérieurs.
La souveraineté énergétique se construit rarement à partir d’une solution unique. Elle résulte de l’addition de plusieurs sécurités.
Troisième priorité : accélérer les renouvelables, mais aussi le stockage
Le Maroc possède un avantage considérable : son potentiel solaire et éolien. Le Royaume a déjà construit une stratégie reconnue internationalement dans les énergies renouvelables.
Mais la prochaine étape doit aller au-delà de l’installation de nouvelles capacités de production.
Le véritable enjeu sera de pouvoir stocker l’énergie produite.
Une électricité solaire ou éolienne abondante mais intermittente ne peut garantir à elle seule la sécurité permanente du réseau. Batteries, stations de transfert d’énergie par pompage, renforcement des réseaux et autres technologies de stockage devront donc accompagner l’accélération des renouvelables.
La souveraineté énergétique de demain reposera autant sur la capacité à conserver l’énergie que sur celle à la produire.
Quatrième priorité : multiplier les corridors plutôt que remplacer une dépendance par une autre
Le Maroc doit également poursuivre la diversification géographique de ses interconnexions.
L’Espagne doit rester un partenaire majeur. Mais elle ne doit pas être l’unique porte énergétique vers l’Europe.
Le développement envisagé d’une interconnexion électrique avec le Portugal constitue à cet égard une évolution stratégique importante. L’ouverture vers la Mauritanie et, plus largement, vers l’Afrique de l’Ouest participe également d’une vision à beaucoup plus long terme.
Le Maroc pourrait ainsi se retrouver au centre d’un espace énergétique reliant :
Europe – Maroc – Afrique de l’Ouest.
Cette position géographique constitue potentiellement un avantage considérable.
Cinquième priorité : faire de la transition énergétique une politique industrielle
Il existe enfin une dimension trop souvent négligée.
La transition énergétique ne doit pas conduire à remplacer une dépendance aux hydrocarbures importés par une dépendance massive aux technologies importées.
Panneaux solaires, éoliennes, batteries, transformateurs, câbles, équipements électroniques et technologies de stockage constituent eux aussi des chaînes de valeur stratégiques.
Le Maroc doit donc chercher à augmenter progressivement le taux d’intégration industrielle nationale de sa transition énergétique.
L’objectif ne doit plus être uniquement :
produire de l’énergie renouvelable au Maroc.
Il doit devenir :
produire au Maroc une partie croissante des équipements nécessaires à cette énergie.
C’est à cette condition que politique énergétique, politique industrielle, création d’emplois et souveraineté économique pourront véritablement converger.
L’Espagne doit rester un partenaire, pas un* *passage obligé
Il serait donc contre-productif de transformer cette réflexion en procès du partenariat maroco-espagnol.
Les intérêts des deux pays sont profondément imbriqués. L’Espagne a besoin d’un Maroc stable et prospère à sa frontière sud. Le Maroc a besoin d’une relation forte avec l’une des principales économies européennes et l’un de ses premiers partenaires commerciaux.
La coopération énergétique peut même devenir l’un des piliers de cette relation.
Avec l’augmentation attendue des capacités renouvelables marocaines, les câbles traversant le détroit pourraient demain transporter davantage d’électricité dans l’autre direction.
Le Maroc pourrait alors progressivement passer du statut d’importateur à celui de producteur, exportateur et plateforme énergétique entre l’Afrique et l’Europe.
C’est précisément pour cela qu’il faut distinguer partenariat et dépendance.
Transformer la géographie marocaine en avantage énergétique
Le Maroc dispose d’un positionnement exceptionnel.
Il est à quelques kilomètres de l’Europe, ouvert sur l’Atlantique et la Méditerranée et constitue une porte naturelle vers l’Afrique. À cela s’ajoutent des infrastructures portuaires de premier plan, un potentiel solaire et éolien considérable et une expérience accumulée dans les grands projets énergétiques.
Nador West Med, les interconnexions avec l’Europe, les énergies renouvelables, le stockage, les futurs réseaux africains et, demain, l’hydrogène vert ne doivent donc pas être considérés comme des projets indépendants.
Ils peuvent constituer les différentes composantes d’une même architecture de souveraineté énergétique.
Le défi consiste désormais à les coordonner et surtout à accélérer leur réalisation.
La souveraineté énergétique, c’est d’abord la liberté de choix
La leçon à tirer de la situation actuelle est finalement simple.
La souveraineté énergétique ne signifie pas l’autarcie. Elle signifie la liberté de choix : ne dépendre ni d’un seul fournisseur, ni d’un seul pays de transit, ni d’un seul corridor.
Pour le Maroc, l’enjeu n’est donc pas de s’éloigner de l’Espagne, partenaire stratégique naturel, mais de faire en sorte que cette relation énergétique demeure un choix et ne devienne jamais une dépendance.
Accélérer Nador West Med, développer les capacités nationales de stockage et de regazéification, renforcer les renouvelables, encourager la production nationale et multiplier les interconnexions vers l’Europe et l’Afrique constituent désormais les piliers d’une véritable souveraineté énergétique.
À l’horizon 2030, la question n’est plus seulement de savoir d’où viendra l’énergie du Maroc, mais de garantir que le Royaume disposera toujours de plusieurs voies pour y accéder.
La stratégie pourrait finalement se résumer en quelques mots :
Espagne + Portugal + accès direct au GNL + production nationale + renouvelables + stockage + ouverture africaine.
Car en matière énergétique, dépendre d’un partenaire peut parfois être économiquement efficace. Disposer de plusieurs alternatives est, en revanche, stratégiquement indispensable.












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