Lina hoche la tête avec sérieux. Un sérieux un peu trop appliqué pour être honnête.
Je toussote.
– Nous n’en avons pas vraiment trouvé.
– Pas vraiment ?
– Disons que la question est complexe.
– Naturellement. Dès qu’une question résiste plus de trois minutes, elle devient complexe. C’est une règle très utile. Elle permet de terminer les réunions sans avoir à commencer les solutions.
Je sens poindre l’embuscade.
– Tu plaisantes, mais il s’agit d’un problème redoutable. Le pays importe beaucoup. Les prix augmentent. Les finances publiques souffrent. Le pouvoir d’achat s’effrite. Et le chimérique gouvernement cherche encore le moyen de concilier l’inconciliable.
– Vous étiez combien autour de la table ?
– Six.
– Six personnes compétentes, informées, expérimentées, probablement bien nourries, et pas la moindre idée ?
– Nous avons évoqué plusieurs pistes.
– Lesquelles ?
Je réfléchis.
– Beaucoup de pistes.
– Je vois. Des pistes si nombreuses qu’elles ont fini par former un rond-point.
Je la regarde avec méfiance. Lina prend tranquillement sa tasse de thé.
– Tu crois pouvoir faire mieux ?
– Je ne voudrais pas humilier les autorités. Elles ont déjà beaucoup à faire avec elles-mêmes. Mais nous pouvons toujours essayer. De quoi parlons-nous exactement ?
– Du sucre, des céréales, des huiles, des carburants, du gaz domestique…
– Commençons par le sucre, dit-elle.
Elle soulève sa tasse et me montre le sucrier.
– Combien de morceaux mets-tu dans ton café ?
– Deux.
– Mets-en un.
Je la regarde.
– Pardon ?
– Un seul morceau.
C’est une réforme ambitieuse, j’en conviens. Elle nécessitera peut-être un comité de pilotage, trois séminaires et un logo. Mais elle reste envisageable.
Je souris malgré moi.
Les gens avalent moins de calories. Ils se portent mieux. Les médecins voient un peu moins de diabètes. Les familles dépensent moins en soins. Et le chimérique gouvernement peut enfin prendre un week-end.
– Tu oublies les pâtisseries.
– Je ne les oublie jamais. Je propose seulement de les traiter comme certaines promesses électorales : avec modération et sans trop y croire.
Je m’assieds en face d’elle.
– Et pour les céréales ?
– Même principe. Peut-être pourrions-nous cesser de considérer le pain comme un membre de la famille. Mangeons davantage de légumes, de fruits, de produits locaux.
Les importations baissent, les agriculteurs vendent mieux, les assiettes se colorent et les repas cessent de ressembler à une conférence internationale consacrée au gluten.
Je commence à l’écouter avec davantage d’attention.
– Et les huiles ?
– Là encore, un peu de mesure. Moins de fritures. Moins de plats noyés dans une mare brillante. Nous gagnerons en santé ce que nous perdrons en éclaboussures. Le cholestérol nous en voudra, mais il s’en remettra.
Elle reprend une gorgée de thé, puis repose sa tasse avec délicatesse.
– Restent les carburants, dis-je.
– Ah, les carburants. Sujet délicat. Nous pourrions utiliser davantage les transports collectifs. Marcher un peu plus. Développer les solutions solaires. Prendre parfois un vélo.
– Un vélo ?
– Oui. Cet objet étrange avec deux roues, un guidon et aucune climatisation. On s’en servait avant que chacun ne ressente le besoin impérieux de déplacer deux tonnes de carrosserie pour acheter une baguette de pain.
– Tu vas déclarer la guerre aux voitures ?
– Non. Seulement aux véhicules qui donnent l’impression que leur propriétaire envisage de traverser le désert alors qu’il se rend chez le coiffeur.
Je ris. Elle aussi.
Puis elle reprend, plus doucement :
– Au fond, les autorités cherchent souvent des solutions gigantesques à des problèmes qui commencent dans les gestes les plus simples.
Évidemment, les habitudes individuelles ne suffisent pas. Il faut des politiques cohérentes, des investissements sérieux, une agriculture soutenue, des transports dignes de ce nom et une vision à long terme.
Mais il est curieux de voir combien nous attendons du chimérique gouvernement ce que nous refusons parfois de demander à notre propre cuillère.
Je reste silencieux un moment.
Je repense à notre réunion, à nos raisonnements savants, à nos mines graves, à nos diagnostics sophistiqués et à nos conclusions circulaires. Nous avions brassé des milliards, convoqué la macroéconomie, ausculté la balance commerciale et prononcé plusieurs fois le mot « soutenabilité » avec le recueillement de moines tibétains.
Lina, elle, avait simplement regardé le sucrier.
Je me lève pour préparer un café.
– Un sucre… ou deux ? demande-t-elle.
Je marque une hésitation.
– Un seul.
Elle rouvre son livre.
– Félicitations. Tu viens de lancer ta première réforme structurelle.
Par Rida Lamrini.












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