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Une œuvre marocaine… Macron, Tebboune et la Mosquée de Paris


Un grand flou persiste quant à la législation applicable à la propriété et à la gestion de cet édifice. D'où des malentendus et des controverses. Des enjeux politiques aussi. Mais rien ne pourra minorer ni évacuer les origines historiques de cet édifice –des récits et des archives en témoignent.



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Par Mustapha Sehimi

Le mercredi 19 octobre prochain, une cérémonie sera organisée à la Grande Mosquée de Paris (Ve arrondissement) pour la célébration du centenaire de la pose de la première pierre de ce lieu de culte.

Elle a été initiée par le recteur de cette institution, le franco-algérien Chems-eddine Hafiz, et elle sera marquée par la présence du président français, Emmanuel Macron. Il faut ajouter qu'elle est placée sous l'égide du Maréchal Lyautey et de Kaddour Benghabrit. Voilà pour le factuel.

Le reste est plus problématique. Mais où est le Maroc dans cette opération de communication particulière? Ne s'apparente-t-elle pas au vrai de préoccupations politiques -politiciennes même- qu'il faut mettre en relief et dénoncer.

Il faut le dire et continuer à le marteler avec force: cette Grande Mosquée est une œuvre marocaine, une composante du patrimoine mondial. L'histoire doit être sollicitée à cet égard: elle est pleinement éclairante. La décision de sa construction a fini par se concrétiser au lendemain de la Première guerre mondiale.

Inauguration de la Grande Mosquée de Paris, par le Sultan Moulay Youssef et le président Gaston Doumergue (IIIe République française), le 15 juillet 1926. 

L'idée qui prévalait alors était de rendre hommage aux plus de cent mille morts de confession musulmane qui ont combattu pour la France -une manière de célébrer l'amitié franco-musulmane scellée dans le sang sur les champs de bataille européens... Le montage juridique et financier de ce projet sera complexe, et se fera à travers la société des Habous et des Lieux Saints. C’est quand en effet le régime foncier applicable immobilisait un bien dit de «mainmorte», édifié par des musulmans et désignant une fondation pieuse comme étant sa gestionnaire.

Le Dahir fondateur a été scellé par le Sultan Moulay Youssef. Il incarnait une double légitimité: celle de son autorité religieuse, couplée à son autorité politique. La pose de la première pierre a eu lieu le 20 octobre 1922, en présence du Sultan Moulay Youssef et du président français, Gaston Doumergue.

L'inauguration officielle eut lieu, en grande pompe, le 15 juillet 1926, par le même Sultan et le même chef d’Etat français, Gaston Doumergue. La première prière du vendredi a été présidée par le Sultan; le prêche, lui, a été donné par le Savant et Cadi tijani Ahmed Skirej; quant au premier appel à la prière depuis le minaret de la Mosquée, c'est le Pacha Saîdi de Meknès qui a assuré cet office.

Depuis, comme l'a noté Jillali El Adnani, «les sultans marocains ont été derrière la nomination des imams de la Mosquée comme c'est le cas de Ben El Hassan Debbagh El Marrakchi, le savant El Arbi Bensouda, Sidi Mohammed El Baroudi, Sidi Mohammed Errifa'î, Sidi Larbi Aouad, Sidi Abdesselem Ben El Gnaoui, Mohamed Zaîmi ou encore El Maâti Achour. Depuis sa réalisation, la Mosquée de Paris a connu comme la société des Habous des Lieux Saints de l'islam, six responsables.

Le premier d'entre eux a été Kaddour Benghabrit durant plus de trente ans (1922-1954), puis son neveu, Ahmed Benghabrit ( 1954-1956), Hamza Boubakeur (1957-1982), Cheikh Abbas Tedjini Haddam, Dalil Boubakeur et depuis 2020, Chems-eddine Hafiz».

Kaddour Benghabrit est d'origine algérienne, né à Tlemcen. Il a rejoint le Maroc avec sa famille à la suite de la colonisation française. Tous, comme tant d'autres, ont obtenu la nationalité marocaine. Il a poursuivi ses études à l'Université Al Qaraouiyine de Fès avant d'être magistrat, interprète-traducteur, fonctionnaire du protectorat français puis chambellan et même ministre auprès du Sultan Mohamed Ben Youssef.

A noter que Benghabrit n'a été nommé à la tête de la Mosquée et de la société des Habous que parce qu'il officiait auprès du Sultan -aucune autre raison n'est recevable. Pendant la Seconde guerre mondiale, la mosquée s'est distinguée en offrant un lieu de refuge, sur les instructions du Sultan, à des milliers de Juifs, en leur remettant des certificats et des cartes d'identité en qualité de musulmans et en leur attribuant un hébergement dans les sous-sols.

Le Sultan Mohammed V avait appliqué cette même règle, au Maroc, en refusant d'appliquer les directives antisémites du gouvernement de Vichy: «il n'y a pas de juifs, il y a des citoyens marocains...».

Cette Mosquée est une œuvre marocaine -c'est son ADN. Dans son architecture, dans son esprit aussi -pas moins de 450 artisans traditionnels marocains y ont travaillé et l'on retrouve leur savoir-faire dans le zellij et l'aménagement des espaces intérieurs. Voici une quinzaine d'années, dans le cadre d'un programme de rénovation, ce sont également des artisans marocains, qui ont été dépêchés de Fès, in situ, durant des mois. Mais il y a plus. Référence est faite ici à la contribution culturelle et intellectuelle des lettrés et des oulémas du Royaume dans ce domaine -des encyclopédies, des récits, des poèmes et tant d'autres ouvrages…

Une historiographie qui constitue un fonds documentaire attestant des liens profonds entre cette institution et le Maroc. Comme dans d'autres secteurs, l'Algérie ne sera pas en reste pour s'employer à mettre en équation cette situation. Ainsi, durant le mandat de Hamza Boubakeur, franco-algérien, le pays voisin multiplia les menées et les manœuvres pour prendre la gestion de cette institution. Il faut citer pêle-mêle dans ce registre ces faits: un toit ouvrant comme pour effacer les caractéristiques originelles, la modification des statuts de la société des Habous, la volonté de ce recteur de confier la gestion de la Mosquée à Alger, la nomination d'un ancien ministre, Tijani Haddam, la création d'une Association des amis de la société des Habous en 1991.

Alger s'obstine à vouloir faire main basse sur la Grande Mosquée de Paris. A la fin de 2015, elle engage des procédures d'appropriation pour la placer ainsi sous la tutelle du ministère algérien des affaires religieuses et des Wakfs.

Un grand flou persiste quant à la législation applicable à la propriété et à la gestion. D'où des malentendus et des controverses. Des enjeux politiques aussi. Mais rien ne pourra minorer ni évacuer les origines historiques de cet édifice –des récits et des archives en témoignent.

Alger s'échine à faire rebondir et actualiser ses prétentions en tablant sur la nouvelle approche du président Macron quant aux relations bilatérales en même temps que sur le climat actuel des rapports entre Paris et Rabat -passablement problématique, et entouré de fortes hypothèques... En tout cas, la cérémonie du 19 octobre est une mauvaise manière à l'endroit du Royaume, après un gros lot d'autres...

Rédigé par Mustapha Sehimi sur le 360



Lundi 10 Octobre 2022


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