L’Inde vient de réunir, dans son grand sommet consacré à l’intelligence artificielle, tout ce que la planète compte de puissances numériques, de géants technologiques et de délégations officielles.
Deux présences, deux stratégies. La France assume clairement sa stratégie : se présenter comme une puissance industrielle de l’IA.
Sa présence au sommet indien est massive : mission d’affaires structurée, grande visibilité dans l’exposition, mobilisation coordonnée d’entreprises du cloud, des données, de l’énergie, de la mobilité, des services numériques et du conseil.
L’objectif est simple : conclure des partenariats, occuper le terrain et positionner son modèle d’« IA souveraine » comme alternative crédible dans le nouvel ordre numérique.
Cette stratégie repose sur une réalité : un écosystème déjà dense, des capacités de R&D, des champions industriels et une diplomatie économique rodée.
Le message envoyé à New Delhi est clair : la France se voit – et veut être vue – dans le premier cercle des nations capables d’apporter des solutions complètes, de l’infrastructure au cas d’usage final.
Le Maroc, lui, se présente autrement.
Depuis quelques années, notre pays a fait un choix singulier : entrer dans la conversation mondiale sur l’IA par la porte de la gouvernance, de l’éthique et du développement durable, plutôt que par celle du gigantisme industriel.
Oui, le Maroc a sa place… mais sur un autre registre. La question « le Maroc a-t-il sa place ? » appelle une réponse nuancée.
Oui, nous avons une place, et elle n’est pas marginale.
Au plan diplomatique, le Maroc est désormais cité comme l’un des pays ayant pris une avance dans la réflexion sur la gouvernance mondiale de l’IA : participation active aux discussions onusiennes, initiatives autour de l’IA et du développement durable, mise en avant d’une vision alignée avec les objectifs de développement et les priorités africaines.
Notre pays se positionne comme un pont entre Europe, Afrique et monde arabe.
Oui aussi, nous avons commencé à poser les briques d’une stratégie nationale : feuille de route IA 2030, réflexion sur les usages dans l’administration, l’éducation, la santé, l’agriculture, les territoires, et lancement de projets d’infrastructures numériques d’envergure. L’émergence de centres de données dédiés à l’IA constitue à cet égard un signal structurant.
En revanche, le Maroc n’est pas aujourd’hui une puissance industrielle de l’IA comparable aux grands blocs.
Nous ne disposons pas encore d’un portefeuille de licornes IA ni d’un nombre significatif de start-up déployant leurs solutions à l’échelle internationale. Cette réalité doit être assumée pour clarifier les priorités.
Où sont les start-up marocaines de l’IA ?
L’écosystème start-up marocain est en progression, avec plus d’une centaine de jeunes pousses dans le numérique, concentrées à Casablanca, Rabat et Tanger. Plusieurs intègrent déjà des briques d’IA : vision par ordinateur, analyse prédictive, détection de fraude, moteurs de recommandation ou optimisation logistique.
Parallèlement, des équipes IA se développent dans les grandes entreprises et les administrations, avec des cas d’usage concrets : automatisation, chatbots, outils d’aide à la décision. Mais cet ensemble reste fragmenté et peu lisible à l’international.
Ce qui manque aujourd’hui n’est pas seulement le talent, mais une structuration : une cartographie claire des acteurs, des programmes nationaux mobilisateurs, un accès au calcul et aux données, et des marchés publics ouverts à l’innovation.
Entre vitrine et laboratoire du Sud global. Comparer le Maroc à la France ne doit pas nourrir un complexe d’infériorité, mais éclairer deux modèles.
Le premier est celui de la vitrine technologique, fondé sur des champions industriels et une présence internationale forte.
Le second est celui du laboratoire du Sud global : expérimenter une IA frugale, adaptée aux contraintes locales, et orientée vers les services publics et l’inclusion.
Le Maroc a la possibilité d’incarner ce second modèle. Sa position géographique, ses liens avec l’Afrique et sa vision d’un numérique au service du développement constituent des atouts majeurs.
Mais cette ambition suppose une transformation concrète de l’écosystème.
Lucidité et exigence. La véritable question n’est pas de savoir si le Maroc a une place, mais ce qu’il fait de cette place.
Le pays dispose d’une légitimité diplomatique, amorce des investissements structurants, mais doit encore combler l’écart entre vision et réalité.
La course mondiale à l’IA ne se gagnera pas seulement par la taille des pavillons, mais par la capacité à mettre l’intelligence artificielle au service de la société, de la jeunesse et de la souveraineté numérique.
Dans ce contexte, Wald Maâlam aurait sans doute espéré voir le partenariat Maroc–France être davantage mis en avant lors de ce sommet, si toutefois l’on considère que Mistral constitue un partenaire stratégique pertinent pour le Maroc.
Une telle mise en visibilité aurait permis d’incarner concrètement une coopération équilibrée, entre ambition industrielle et souveraineté, au service d’un modèle d’intelligence artificielle partagé.
Par Dr Az-Eddine Bennani.












L'accueil




Nizar Baraka et la souveraineté hydrique : le Maroc face au défi stratégique de l’eau










