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Washington durcit le ton en Afrique du Nord

Signaux faibles, lignes rouges et calculs stratégiques.


Rédigé par Salma Chmanti Houari le Mercredi 4 Février 2026

Par Adnane Benchakroun.

L’audition du 3 février 2026 devant le sous-comité des Affaires étrangères du Sénat américain, consacrée à la lutte contre le terrorisme en Afrique du Nord, n’a donné lieu à aucune décision formelle. Pas de vote, pas de sanctions, pas de désignation officielle.

Et pourtant, elle marque un tournant discursif notable. À Washington, le ton change. Les mots se durcissent. Les lignes rouges se précisent. Et certains acteurs régionaux se retrouvent, volontairement ou non, au cœur d’un faisceau de pressions stratégiques croisées.



Le témoin principal, Robert Palladino, chef du Bureau des affaires du Proche-Orient au Département d’État, n’a pas improvisé.

Son propos s’inscrit dans une grammaire diplomatique américaine bien rodée, où chaque terme est pesé. Lorsqu’il qualifie de « préoccupantes » les informations relatives à l’achat par l’Algérie de chasseurs russes – notamment des Su-35 et potentiellement des Su-57, confirmés pour 2025 – il ne s’agit ni d’une menace explicite ni d’un simple commentaire technique.

C’est un signal. Palladino rappelle, sans détour, l’existence et l’applicabilité de la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act). Cette législation permet à l’administration américaine de sanctionner tout État procédant à des « transactions significatives » avec le secteur de la défense russe. Le mot-clé est là : « pourraient déclencher ».

Autrement dit, aucune sanction n’est annoncée, aucune décision n’est prise, mais le cadre est posé. Washington observe. Washington évalue. Et Washington se réserve le droit d’agir.

Ce type de mise en garde n’est pas inédit.

L’Algérie a déjà été mentionnée par le passé dans des débats similaires sans que cela n’aboutisse à des mesures concrètes. Mais le contexte a changé. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la tolérance américaine vis-à-vis des achats d’armement russe s’est considérablement réduite.

Chaque acquisition devient un acte politique autant que militaire. Chaque contrat est lu comme un positionnement géostratégique. Dans ce jeu d’équilibres, l’Algérie se trouve dans une zone grise. Historiquement liée à Moscou sur le plan militaire, elle cherche à préserver son autonomie stratégique.

Mais cette posture devient de plus en plus coûteuse diplomatiquement. Les propos de Palladino ne ferment pas la porte à Alger, mais ils rappellent que la neutralité affichée a ses limites, surtout lorsqu’elle croise les priorités centrales de la politique étrangère américaine.

L’audition a cependant pris une tournure plus offensive lorsque le sénateur républicain Ted Cruz est intervenu.

Là où Palladino parle en diplomate, Cruz agit en procureur politique. Son attaque contre le Front Polisario est frontale, sans nuance apparente. Il accuse l’Iran de transformer le mouvement sahraoui en « Houthis d’Afrique du Nord », autrement dit en proxy régional au service d’une stratégie de déstabilisation pilotée par Téhéran.

Selon Cruz, le Polisario entretiendrait – ou aurait entretenu – des liens avec des réseaux liés aux Gardiens de la Révolution iraniens, aurait reçu des drones ou des technologies militaires, et participerait à la diffusion d’armes vers des groupes jihadistes opérant au Sahel.

Ces affirmations, formulées lors d’une audition publique, s’appuieraient vraisemblablement sur des briefings de renseignement. Elles restent toutefois, à ce stade, non étayées par des preuves rendues publiques. Cruz va plus loin.

Il appelle explicitement à la désignation du Polisario comme organisation terroriste étrangère (Foreign Terrorist Organization) et affirme avoir préparé un projet de loi en ce sens si le « comportement » du mouvement ne change pas. Cette position fait écho au projet de loi H.R.4119, introduit à la Chambre en 2025 par le républicain Joe Wilson, avec un soutien bipartisan croissant.

Là encore, rien n’est automatique. La désignation d’une organisation comme terroriste répond à des critères juridiques stricts et suppose un consensus institutionnel large.

Il serait donc excessif d’y voir une décision imminente.

Mais il serait tout aussi naïf de minimiser la portée politique de ces propos.

Aux États-Unis, le Congrès joue souvent un rôle de laboratoire idéologique. Les auditions servent à tester des narratifs, à installer des cadres d’analyse, à préparer l’opinion et l’administration à des inflexions futures.

Ce qui est dit aujourd’hui comme hypothèse peut devenir demain une option crédible. Dans ce contexte, le Maroc apparaît en filigrane comme le bénéficiaire indirect de cette recomposition discursive.

Sans être au centre explicite de l’audition, Rabat est régulièrement cité comme partenaire fiable, stable et central dans la lutte antiterroriste, notamment au Sahel.

Le soutien américain au plan d’autonomie pour le Sahara est renforcé, non par un nouveau geste formel, mais par l’accumulation de signaux politiques convergents.

La stratégie américaine semble claire :

Contenir l’influence iranienne là où elle peut émerger, réduire les marges de manœuvre russes en Afrique du Nord, et s’appuyer sur des alliés perçus comme prévisibles et alignés sur les grandes priorités sécuritaires de Washington.

Dans cette équation, le Maroc coche de nombreuses cases.

L’Algérie, en revanche, se retrouve sous observation renforcée, sans être désignée comme adversaire, mais sans bénéficier non plus d’un blanc-seing. Il convient toutefois de garder une lecture froide.

Les auditions parlementaires américaines produisent souvent plus de rhétorique que d’actions immédiates. L’administration peut choisir de temporiser, de négocier, voire de ne rien faire.

Le recours à CAATSA, par exemple, a été appliqué de manière sélective selon les intérêts du moment.

La Turquie en a fait les frais avec les S-400 russes ; d’autres pays ont bénéficié de dérogations implicites. De même, la désignation du Polisario comme organisation terroriste, si elle devait être sérieusement envisagée, aurait des conséquences diplomatiques majeures, y compris pour les partenaires européens des États-Unis.

Une telle décision ne serait pas prise à la légère et supposerait un faisceau de preuves publiques et incontestables.

Reste que le climat change.

La rhétorique anti-Iran s’intensifie en Afrique du Nord, région longtemps considérée comme périphérique dans les grandes rivalités moyen-orientales. Le Sahel, devenu un espace de compétition entre puissances, rebat les cartes. Les alliances sont réévaluées.

Les ambiguïtés sont de moins en moins tolérées.

En somme, l’audition du 3 février ne ferme aucune porte, mais elle resserre l’étau discursif. Elle rappelle que, dans la géopolitique américaine, les mots précèdent souvent les actes. Et que ceux qui n’entendent pas les signaux faibles risquent d’être surpris lorsque la musique change de tempo.

Par Adnane Benchakroun.





Mercredi 4 Février 2026


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