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​Barrage RN contre barrage LFI : le second tour français vu par un Marocain qui vit là-bas


Je vis en France depuis assez longtemps pour reconnaître ses vieux réflexes électoraux. Ils reviennent par cycles, avec des mots qui changent à peine et des peurs qui, elles, se modernisent très bien. Cette semaine, après le premier tour des municipales du 15 mars 2026, le mot qui revient partout, c’est encore “barrage”. Mais il a changé de visage.



Pendant longtemps, en France, le barrage avait un sens presque automatique : faire obstacle au Rassemblement national. Aujourd’hui, dans plusieurs villes, un autre réflexe apparaît, parfois assumé, parfois honteux, parfois déguisé en discours de gestion locale : le barrage contre LFI. Et c’est là que le paysage politique français devient fascinant, et franchement un peu inquiétant.

Pour quelqu’un comme moi, Marocain vivant en France, cette séquence a quelque chose de très révélateur. Elle raconte moins une simple élection municipale qu’une crise de hiérarchie des peurs. Qui fait le plus peur à l’électorat modéré, aux notables, aux éditorialistes, aux appareils politiques ? L’extrême droite nationaliste du RN, qui a consolidé des positions fortes au premier tour, ou bien la gauche radicale de La France insoumise, dont la poussée dans plusieurs villes a rebattu les cartes ? Le plus troublant n’est pas qu’il y ait débat. Le plus troublant, c’est que ce débat existe désormais sérieusement.

Les faits sont là. Le RN a confirmé sa force dans plusieurs places importantes. Perpignan reste à Louis Aliot, Fréjus à David Rachline, Hénin-Beaumont demeure une forteresse, et le parti a réalisé de solides performances dans des villes comme Toulon, Nice ou Marseille.

Dans le même temps, LFI a progressé plus fortement que prévu dans plusieurs centres urbains, de Paris à Marseille, en passant par Toulouse, Lille, Roubaix ou Limoges. Cette double poussée fabrique une situation bizarre : la France officielle prétend encore fonctionner au centre, alors que sa vie politique réelle se polarise de plus en plus sur ses bords. Le vieux bloc central tient encore, mais il tient comme un meuble qu’on a réparé trop souvent : debout, oui, rassurant, non.

À Marseille, ce trouble est presque chimiquement pur. Le maire sortant Benoît Payan est arrivé au coude-à-coude avec le candidat RN Franck Allisio au premier tour, ce qui fait de la ville un laboratoire politique redoutable. Or les discussions d’entre-deux-tours y montrent déjà une réalité brutale : une partie de la gauche non insoumise préfère courir le risque RN plutôt que d’ouvrir la porte à une fusion avec LFI. Dit autrement, pour certains responsables, l’alliance avec les insoumis devient plus coûteuse symboliquement qu’un affrontement ouvert avec l’extrême droite. Politiquement, c’est vertigineux. Moralement, c’est un aveu de fragmentation avancée.

Comme Marocain, je regarde cela avec une sensibilité un peu particulière. Parce que lorsqu’on vient d’un pays où la politique reste profondément liée à l’idée de stabilité, de cohésion et de lisibilité des lignes rouges, on voit vite quand une démocratie commence à brouiller ses interdits fondateurs.

En France, pendant des décennies, il existait au moins une idée simple : on peut se disputer sur tout, sauf sur la nécessité de faire obstacle à l’extrême droite quand elle approche du pouvoir. Cette idée n’a pas totalement disparu, mais elle est désormais négociable, variable, locale, conditionnelle. Et dans certaines têtes, elle est même concurrencée par une autre logique : “plutôt perdre que s’allier avec LFI”. C’est une révolution mentale, pas seulement tactique.

Je comprends, au passage, ce que reprochent beaucoup d’élus à LFI. Le style, la brutalité verbale, la conflictualité permanente, la tendance à nationaliser chaque scrutin, la difficulté à bâtir des compromis stables : tout cela existe. Les percées de LFI dans ces municipales s’expliquent en partie par une campagne très offensive, très incarnée, très polarisante. On peut juger cette méthode efficace ou détestable. Mais enfin, il faut garder la tête froide : LFI est une force de gauche radicale dans le jeu démocratique, quand le RN reste un parti qui porte un imaginaire de fermeture, d’exclusion et de hiérarchisation identitaire qui pèse forcément plus lourd pour beaucoup de citoyens, notamment issus de l’immigration. Les deux ne sont pas symétriques, même si certains adorent jouer à ce petit jeu du miroir pour se donner des airs de neutralité supérieure.

Et c’est là que le regard d’un Marocain en France devient concret, pas théorique. Quand le RN monte, beaucoup de gens comme moi n’entendent pas seulement une alternance. Ils entendent aussi un sous-texte. Ils savent qu’au-delà des programmes municipaux, il y a une ambiance, une manière de parler de l’ordre, de l’identité, de la nationalité, de la frontière entre “eux” et “nous”. Même lorsque le RN se municipalise, se costume, se maquille en gestionnaire raisonnable, ce sous-texte ne disparaît pas. Il baisse parfois la voix, mais il reste dans la pièce.

Alors oui, je vois bien le piège du second tour. D’un côté, ceux qui disent : tout sauf le RN. De l’autre, ceux qui murmurent ou proclament : tout sauf LFI. Entre les deux, un électeur modéré, déboussolé, souvent fatigué, sommé de choisir non pas un projet, mais son épouvantail préféré. Ce n’est pas glorieux pour une démocratie. C’est même le signe qu’elle commence à voter moins pour construire que pour empêcher.

Au fond, cette séquence raconte une France qui doute de sa boussole. Le barrage anti-RN existe encore, mais il n’a plus la majesté automatique d’autrefois. Le barrage anti-LFI monte, mais il révèle surtout l’incapacité d’une partie du système à penser la conflictualité démocratique autrement que par l’excommunication. Et au milieu, les villes deviennent des champs d’essai pour 2027.

Vu d’un Marocain vivant là-bas, la leçon est claire : quand une démocratie commence à hésiter sur ce qu’elle doit absolument refuser, elle entre dans une zone de brouillard. Or en politique, le brouillard n’avantage jamais les plus scrupuleux. Il profite toujours à ceux qui avancent avec des slogans simples, des colères bien huilées et des digues déjà prêtes à casser.



Lundi 16 Mars 2026



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