En 1637, René Descartes posait une pierre fondatrice de la modernité occidentale : Cogito, ergo sum.
Je pense, donc je suis. L’existence y était garantie par l’effort intérieur, le doute méthodique, la pensée comme acte souverain. Quatre siècles plus tard, sans manifeste ni coup d’État, une autre formule s’est imposée dans les pratiques quotidiennes : je scrolle, donc je suis. Exister, aujourd’hui, c’est être visible, réactif, connecté, comptabilisé. Non plus penser longuement, mais défiler.
Il ne s’agit pas d’une simple métaphore générationnelle. C’est un changement de régime cognitif, culturel et politique.
Le geste du scroll n’est pas anodin. Il est répétitif, quasi réflexe, sans fin. Il ne cherche pas une conclusion, mais une stimulation suivante. Là où la lecture classique obligeait à une progression, à une hiérarchie, à une patience, le flux numérique privilégie la juxtaposition, la vitesse, l’émotion brute. Le cerveau n’est plus invité à construire une pensée, mais à réagir. Et cette différence est fondamentale.
Les neurosciences le confirment désormais : l’exposition prolongée aux réseaux sociaux modifie le fonctionnement du cortex préfrontal, siège de la concentration, du discernement et du recul critique. Pas de destruction spectaculaire, pas de dystopie hollywoodienne, mais une adaptation silencieuse. Le cerveau apprend à préférer l’immédiat au complexe, le binaire au nuancé, l’émotionnel au rationnel. Il devient efficace dans le court terme, fragile dans le long.
Cette mutation cognitive a une traduction culturelle évidente.
Quelle culture peut émerger d’un espace où tout doit être consommable en quinze secondes ?
Où l’ironie remplace l’argument, où l’indignation tient lieu de pensée, où la viralité devient le principal critère de valeur ?
La culture du scroll est une culture de fragments. Elle produit des opinions rapides, mais rarement approfondies. Des certitudes solides, mais mal fondées.
L’esprit critique, lui aussi, change de nature. Il ne disparaît pas, contrairement aux discours alarmistes, mais il se transforme. Il devient souvent réflexe plutôt que réflexif. On critique en partageant, en moquant, en signalant, en dénonçant — rarement en analysant. L’algorithme n’encourage pas la lenteur ni la complexité : il favorise ce qui retient l’attention, c’est-à-dire ce qui choque, divise ou rassure immédiatement. L’émotion n’est pas un effet secondaire du système, elle en est le moteur.
C’est ici que la question de l’opinion publique devient centrale. Historiquement, l’opinion se formait dans le temps long : presse écrite, débats, confrontations d’idées, maturation collective. Aujourd’hui, elle se fabrique en flux tendu. Elle est volatile, polarisée, parfois contradictoire d’un jour à l’autre. Les mêmes individus peuvent défendre une position le matin et l’inverse le soir, au gré des tendances, sans y voir une incohérence. Le scroll ne favorise pas la mémoire longue. Il favorise la réaction courte.
Faut-il s’en alarmer ? Oui, intellectuellement. Faut-il s’en indigner moralement ? Beaucoup moins.
Car condamner les réseaux sociaux serait une erreur stratégique. Ils ne sont ni un complot ni une parenthèse. Ils sont un milieu. Comme l’imprimerie l’a été en son temps, avec ses excès, ses pamphlets, ses peurs. Comme la télévision l’a été, avec sa culture de masse et ses simplifications. Aucun de ces médias n’a détruit la pensée. Ils l’ont transformée.
La vraie question est ailleurs : comment penser avec le scroll, et non contre lui ?
Car l’avenir ne sera pas un retour à Descartes sous forme nostalgique. Il sera encore plus algorithmique, encore plus automatisé, encore plus assisté par l’intelligence artificielle. Demain, ce ne sera plus seulement « je scrolle », mais « on me suggère », « on me résume », « on pense à ma place certaines tâches cognitives ». L’IA ne fera pas disparaître le problème, elle l’amplifiera.
Cela impose une responsabilité nouvelle. Non pas celle de rejeter les outils, mais de rééduquer l’attention, de recréer des espaces de lenteur, de complexité, de contradiction féconde. Lire long. Écouter sans interrompre. Douter sans paniquer. Former à la logique autant qu’à l’émotion. Apprendre à reconnaître les mécanismes algorithmiques sans sombrer dans la paranoïa.
Le passage de « je pense » à « je scrolle » n’est pas une chute morale. C’est un déplacement. La pensée n’a pas disparu, elle s’est déplacée vers un environnement qui la teste, la fragmente et parfois l’appauvrit. À nous de décider si nous voulons être de simples surfaces de réaction… ou des esprits capables de reprendre la main.
Descartes écrivait pour fonder une méthode. Notre époque n’a peut-être pas besoin d’un nouveau cogito, mais d’un principe tout aussi exigeant : ne pas confondre être connecté et être conscient. C’est là que se jouera, silencieusement, la qualité de notre culture, de notre esprit critique et de notre démocratie cognitive.
Il ne s’agit pas d’une simple métaphore générationnelle. C’est un changement de régime cognitif, culturel et politique.
Le geste du scroll n’est pas anodin. Il est répétitif, quasi réflexe, sans fin. Il ne cherche pas une conclusion, mais une stimulation suivante. Là où la lecture classique obligeait à une progression, à une hiérarchie, à une patience, le flux numérique privilégie la juxtaposition, la vitesse, l’émotion brute. Le cerveau n’est plus invité à construire une pensée, mais à réagir. Et cette différence est fondamentale.
Les neurosciences le confirment désormais : l’exposition prolongée aux réseaux sociaux modifie le fonctionnement du cortex préfrontal, siège de la concentration, du discernement et du recul critique. Pas de destruction spectaculaire, pas de dystopie hollywoodienne, mais une adaptation silencieuse. Le cerveau apprend à préférer l’immédiat au complexe, le binaire au nuancé, l’émotionnel au rationnel. Il devient efficace dans le court terme, fragile dans le long.
Cette mutation cognitive a une traduction culturelle évidente.
Quelle culture peut émerger d’un espace où tout doit être consommable en quinze secondes ?
Où l’ironie remplace l’argument, où l’indignation tient lieu de pensée, où la viralité devient le principal critère de valeur ?
La culture du scroll est une culture de fragments. Elle produit des opinions rapides, mais rarement approfondies. Des certitudes solides, mais mal fondées.
L’esprit critique, lui aussi, change de nature. Il ne disparaît pas, contrairement aux discours alarmistes, mais il se transforme. Il devient souvent réflexe plutôt que réflexif. On critique en partageant, en moquant, en signalant, en dénonçant — rarement en analysant. L’algorithme n’encourage pas la lenteur ni la complexité : il favorise ce qui retient l’attention, c’est-à-dire ce qui choque, divise ou rassure immédiatement. L’émotion n’est pas un effet secondaire du système, elle en est le moteur.
C’est ici que la question de l’opinion publique devient centrale. Historiquement, l’opinion se formait dans le temps long : presse écrite, débats, confrontations d’idées, maturation collective. Aujourd’hui, elle se fabrique en flux tendu. Elle est volatile, polarisée, parfois contradictoire d’un jour à l’autre. Les mêmes individus peuvent défendre une position le matin et l’inverse le soir, au gré des tendances, sans y voir une incohérence. Le scroll ne favorise pas la mémoire longue. Il favorise la réaction courte.
Faut-il s’en alarmer ? Oui, intellectuellement. Faut-il s’en indigner moralement ? Beaucoup moins.
Car condamner les réseaux sociaux serait une erreur stratégique. Ils ne sont ni un complot ni une parenthèse. Ils sont un milieu. Comme l’imprimerie l’a été en son temps, avec ses excès, ses pamphlets, ses peurs. Comme la télévision l’a été, avec sa culture de masse et ses simplifications. Aucun de ces médias n’a détruit la pensée. Ils l’ont transformée.
La vraie question est ailleurs : comment penser avec le scroll, et non contre lui ?
Car l’avenir ne sera pas un retour à Descartes sous forme nostalgique. Il sera encore plus algorithmique, encore plus automatisé, encore plus assisté par l’intelligence artificielle. Demain, ce ne sera plus seulement « je scrolle », mais « on me suggère », « on me résume », « on pense à ma place certaines tâches cognitives ». L’IA ne fera pas disparaître le problème, elle l’amplifiera.
Cela impose une responsabilité nouvelle. Non pas celle de rejeter les outils, mais de rééduquer l’attention, de recréer des espaces de lenteur, de complexité, de contradiction féconde. Lire long. Écouter sans interrompre. Douter sans paniquer. Former à la logique autant qu’à l’émotion. Apprendre à reconnaître les mécanismes algorithmiques sans sombrer dans la paranoïa.
Le passage de « je pense » à « je scrolle » n’est pas une chute morale. C’est un déplacement. La pensée n’a pas disparu, elle s’est déplacée vers un environnement qui la teste, la fragmente et parfois l’appauvrit. À nous de décider si nous voulons être de simples surfaces de réaction… ou des esprits capables de reprendre la main.
Descartes écrivait pour fonder une méthode. Notre époque n’a peut-être pas besoin d’un nouveau cogito, mais d’un principe tout aussi exigeant : ne pas confondre être connecté et être conscient. C’est là que se jouera, silencieusement, la qualité de notre culture, de notre esprit critique et de notre démocratie cognitive.












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