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​Sebta et Melilia : quand la géopolitique rejoint enfin l'Histoire...


Parfois, une idée suffit à renouveler entièrement voire repenser de fond en comble la lecture d'un dossier géopolitique. C'est précisément ce que propose mon ami Abdelhakim Yamani dans une récente tribune publiée par l'Institut Géopolitique Horizons (IGH), en affirmant que « le droit fonde les revendications, mais leur réalisation dépend de la convergence des rapports de force et des opportunités stratégiques ». En quelques mots, toute la problématique de Sebta et Melilia est ainsi résumée.



Aziz Daouda

Dans cette affaire et pas que, depuis des décennies, le débat se focalise sur les titres historiques, les textes juridiques ou les arguments diplomatiques. Pourtant, l'Histoire montre que ces éléments, aussi solides soient-ils, ne suffisent pas à eux seuls à modifier une frontière, à solder un problème notamment territorial. Comme l'écrit Abdelhakim Yamani, « la légalité fonde les droits. La légitimité nourrit les revendications. Mais seul le momentum géostratégique permet de transformer une revendication en réalité politique ».

Cette grille de lecture dépasse largement le cas marocain mais explique l'évolution du parachèvement par étape de l'intégrité territoriale du Royaume, naguère empire des plus puissants au nord de l'Afrique et en méditerranée mais ayant raté la révolution industrielle. Le retour de Hong Kong ou de Macau à la Chine, la restitution du canal de Panama, la réunification allemande ou encore la récupération du Sinaï par l'Égypte illustrent tous une même réalité : les changements territoriaux surviennent lorsque plusieurs facteurs politiques, diplomatiques, économiques et stratégiques convergent. À l'inverse, Gibraltar, Sebta, Mellilia, les Malouines, Chypre ou les Kouriles rappellent qu'un contentieux peut demeurer figé pendant des décennies malgré des arguments juridiques abondants et en dépit de toute évidence.

Le mérite de la démonstration ici est de replacer cette logique dans la longue durée de l'histoire marocaine. Contrairement à une vision parfois réductrice qui ferait de chaque récupération territoriale un épisode isolé, il existe en filigrane une véritable doctrine d'État, fondée sans équivoque sur la patience stratégique.

L'un des passages les plus éclairants du texte paru dans IGH, renvoie au règne du sultan sidi Mohammed Ben Abdallah ou Mohamed III. Face à la question d'une reconquête militaire de Ceuta, le souverain refuse une aventure qu'il juge prématurée. Comme le résume admirablement la tribune : « Le sultan ne renonce pas au droit. Il renonce à la précipitation. » Cette phrase résume, à elle seule, plusieurs siècles de culture stratégique marocaine. Le temps long de la Monarchie.

Depuis lors, cette méthode semble s'être perpétuée. Tanger, Tarfaya, Sidi Ifni, Saquia Al Hamra puis Oued Eddahab n'ont pas été récupérés parce qu'un argument juridique nouveau serait apparu. Les droits existaient déjà sans équivoque. Ce qui avait changé, c'était le contexte international.

Cette observation conduit à une idée essentielle : les États qui réussissent ne sont pas nécessairement ceux qui revendiquent le plus fort, mais ceux qui savent attendre le moment où les rapports de force deviennent favorables. Les vents ne soufflent pas toujours dans le sens voulu par les marins...

À cet égard, le Royaume du Maroc apparaît aujourd'hui dans une configuration sensiblement différente de celle des décennies précédentes. La consolidation de son économie et de l'ensemble de ses indices, le développement de Tanger Med et de sa zone par exemple, l'ouverture atlantique vers le Sahel, le système bancaire, les grands projets en phase finale et ceux à venir, les infrastructures, le renforcement de ses partenariats stratégiques, sa coopération sécuritaire avec l'Europe et les États-Unis ainsi que les soutiens internationaux croissants à sa position sur le Sahara ont profondément modifié sa stature régionale voire internationale.

La crise de Sebta en 2021, puis celle de 2026, ont également révélé une réalité nouvelle : la stabilité de la frontière sud de l'Europe dépend largement de la coopération marocaine. Cette interdépendance confère au Royaume une capacité d'influence sans précédent dans les relations euro-méditerranéennes. Et là force est de rappeler cette intervention on ne peut plus claire du Ministre Nasser Bourita où il rappela que le Maroc n'a pas vocation à être " le gendarme ou le concierge de l'Europe" et donc pas la vocation à défendre les frontières de l'Espagne. Il faut préciser ici que Sebta et Mellilia se trouvent bien sur le continent africain et sont partie intégrante du continuum géographique et historique Marocain. 

Faut-il en conclure que le momentum est déjà arrivé après ce qui vient de se passer sous les pas des 50 mille personnes avec chien et chat ayant franchi la barrière ? Certainement pas ou du moins personne ne peut l'affirmer. 

Et c'est précisément l'une des forces intellectuelles de la tribune de l'IGH : elle refuse toute prophétie. Elle invite au contraire à observer les variables, à mesurer les évolutions et à distinguer les faits des souhaits.

Cette prudence méthodologique mérite d'être soulignée. En géopolitique, les transformations majeures ne résultent presque jamais d'un événement unique ou isolé. Elles naissent d'une accumulation lente de facteurs qui, pendant longtemps, semblent indépendants avant de converger soudainement.

C'est dans cette perspective qu'il faut également comprendre les évolutions récentes autour de la Méditerranée occidentale, qu'il s'agisse des recompositions diplomatiques, des crises migratoires ou encore des projets d'infrastructures susceptibles de modifier les équilibres régionaux. Chacun de ces éléments, pris isolément, paraît limité ; ensemble, ils peuvent contribuer à remodeler progressivement l'environnement stratégique. C'est ce qui inquiète l'Espagne mais l'Algérie aussi et bien évidemment.

Au fond, la réflexion proposée par Abdelhakim Yamani dépasse largement le dossier de Sebta et Melilia. Elle constitue une véritable leçon de géopolitique. Elle rappelle que le temps est une ressource stratégique, que la patience peut être une forme de puissance et que les États qui pensent en décennies obtiennent souvent davantage que ceux qui réagissent à l'immédiateté.
La conclusion de la tribune résume cette philosophie avec une remarquable concision : « Le droit fonde. La diplomatie prépare. La puissance crée les conditions. Le momentum, lorsqu'il survient, accomplit. »

Peu de formules expriment aussi clairement la manière dont les grands contentieux internationaux évoluent.
Au fond, l'Histoire ne récompense pas seulement ceux qui ont raison. Elle favorise ceux qui savent préparer le moment où le droit, la légitimité et le rapport de forces cessent de s'opposer pour converger. C'est cette convergence que l'auteur désigne comme le « momentum géostratégique » : une clé de lecture qui éclaire non seulement le passé territorial du Maroc, mais aussi les dynamiques qui façonneront peut-être son avenir.



Mardi 18 Août 2026

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