Aziz Daouda/ Bluwr.com
Appliqué à Sebta, ce modèle n'implique évidemment pas que « toute la presse espagnole » mènerait une opération concertée contre le Maroc. Ce serait caricatural. La question est autrement plus intéressante : comment un événement complexe finit-il par être livré au public sous la forme d'un récit dominant, où certaines responsabilités deviennent évidentes et d'autres disparaissent du champ de vision ?
Le 30 juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes, marocains et autres ont rejoint l'enclave espagnole depuis le Maroc. Madrid a évoqué environ 49 000. Le bilan humain est rapidement alourdi : 70 milles, les morts, la détresse, le désarroi. Le récit n'est plus l'événement lui-même.
La couverture l'a progressivement transformé en une histoire plus simple : le Maroc aurait « laissé faire » ; Une arme politique contre l'Espagne. L'hypothèse peut s'investiguer si des éléments sérieux existent. Mais une hypothèse n'est pas un fait. Or, dans une partie du débat, le conditionnel s'est vite effacé : le « peut-être » est passé à « probablement », puis « manifestement », puis à une vérité établie. C'est ce glissement intentionné qu'il faut interroger.
Herman et Chomsky identifiaient plusieurs mécanismes de sélection et de cadrage : concentration de la propriété des médias, sources institutionnelles et politiques, intérêts économiques, réactions organisées et surtout l'existence d'un ennemi ou d'une menace structurant le récit.
Dans le cas de Sebta, le Maroc présente une particularité : il est à la fois indispensable, car l'Espagne ne peut gérer sa frontière sud sans sa coopération. Il est suspect, car il reste associé, dans une partie du débat espagnol, à la question de Sebta et Melilla, au Sahara, à la migration, à une compétition géopolitique et à une histoire lointaine.
Le résultat est redoutable : le même acteur est à la fois partenaire stratégique et menace. Quand il bloque les migrants, il fait ce qu'on attend de lui ; quand la frontière est débordée malgré tout, il devient soudain possible de suggérer qu'il a « ouvert les vannes ». Autrement dit, il est sommé d'être à la fois le gardien de la frontière et le suspect désigné.
D'autres questions demeurent pourtant. Pourquoi et par qui des informations mensongères ont-elles circulé si vite sur les réseaux et faisant croire aux frontières ouvertes ? Pourquoi des départs ont-ils été organisés vers Fnideq, avec des indications sur les itinéraires et les conditions de passage ? Comment une rumeur numérique a-t-elle pu produire un mouvement humain d'une telle ampleur ?
Associated Press et de très nombreux autres rapportent que de fausses annonces d'ouverture de la frontière ont massivement circulé, avec routes à suivre et conditions de passage à l'appui. Des éléments certes essentiels mais moins spectaculaires qu'une accusation géopolitique. Les histoires simples circulent mieux.
Le mécanisme est classique : une société confrontée à un choc cherche un responsable identifiable. La tentation de désigner un coupable extérieur est immense. Le Maroc est une cible commode : géographiquement présent, politiquement identifiable et déjà inscrit dans plusieurs controverses espagnoles.
Cette facilité ne dispense pas de démontrer. Une démocratie digne de ce nom devrait distinguer ce qui est établi, probable, possible et spéculatif. Cette hiérarchie tend à disparaître dans le vacarme médiatique.
Défendre le Maroc contre les caricatures ne signifie pas l'exonérer. Il faut demander ce qui s'est passé, pourquoi le dispositif frontalier a été débordé, enquêter sur d'éventuelles défaillances, déterminer s'il y a eu laisser-faire ou simple incapacité à maîtriser un phénomène amplifié par les réseaux. Mais il faut aussi regarder les responsabilités espagnoles : décisions judiciaires, appel d'air par la régularisation massive, organisation de la frontière, renseignement et communication.
C'est peut-être ici que Manufacturing Consent est le plus utile. Il montre comment une succession de choix apparemment ordinaires produit un résultat puissant. Un élu idéologiquement disponible accuse, un média reprend, un expert confirme, un titre reformule, les réseaux amplifient, un éditorial revient sur les mêmes éléments. Au bout de quelques jours, le public n'entend plus une hypothèse : il croit connaître une vérité. La répétition devient une forme de preuve.
Le danger n'est pas seulement le mensonge. C'est la construction progressive d'un récit où certaines questions deviennent naturelles et d'autres presque incongrues. « Pourquoi le Maroc aurait-il laissé faire ? » devient une question normale. Mais que dire de : pourquoi des dizaines de milliers de personnes ont-elles cru à une ouverture de la frontière ? L'Espagne a-t-elle mesuré correctement les suites après sa campagne de régularisation massive ?
La frontière physique sépare le Maroc de Sebta ; la frontière informationnelle, elle, est presque inexistante. Une vidéo mensongère peut provoquer une mobilisation de masse, un titre influencer une perception, une accusation répétée modifier une opinion, une image devenir un argument politique et une crise migratoire se muer en quelques heures en crise diplomatique, voire raciste.
La presse porte donc une responsabilité immense. Critiquer le Maroc est légitime, critiquer l'Espagne l'est tout autant. Critiquer les deux, est surement nécessaire. Mais transformer à chaque fois une hypothèse en certitude, sélectionner les faits qui confortent un récit et oublier ceux qui le compliquent n'est plus du journalisme : c'est fabriquer une perception politique avec des conséquences incommensurables, pouvant compliquer durablement l’avenir.
La question n'est pas de savoir si les médias doivent être neutres ; la neutralité absolue n'existe pas. Elle est plus exigeante : sont-ils honnêtes avec la complexité du réel ?
Sebta mérite mieux qu'un récit fabriqué dans l'urgence politique. Les morts, les Marocains, les Espagnols, et surtout la vérité, méritent mieux.
Il ne s'agit pas de désigner les « bons » et les « mauvais » médias, mais de poser une question fondamentale : qui sélectionne le récit, quels faits sont retenus, lesquels sont oubliés, quelles voix sont entendues et quelles conséquences politiques cette sélection produit-elle ?
À Sebta, cette question n'est pas théorique. Elle est devenue une urgence démocratique côté espagnol et européen.












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