Entre 2022 et 2024, le secteur agricole a détruit en moyenne 185 000 emplois par an, soit 555 000 postes en trois ans. Le constat, mis en lumière par la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (Comader), dépasse largement l’effet des aléas climatiques. Il révèle un désalignement structurel du modèle productif agricole, lié aux conditions de travail, à la saisonnalité mal maîtrisée et à l’évolution rapide des aspirations du monde rural.
Réunis début février 2026 à Salé, responsables publics, institutions nationales et partenaires internationaux ont dressé un diagnostic convergent : l’emploi agricole est devenu un facteur limitant majeur de la soutenabilité économique, sociale et territoriale du secteur. Autrement dit, ce n’est plus seulement l’eau ou l’investissement qui posent problème, mais la capacité du secteur à mobiliser et à retenir une main-d’œuvre qualifiée et motivée.
En ouverture des travaux, le ministre de l’Agriculture, Ahmed El Bouari, a rappelé les fondamentaux macroéconomiques : l’agriculture reste un pilier de la sécurité alimentaire, de la stabilité sociale et de l’équilibre territorial. Mais, a-t-il insisté, sa capacité à jouer ce rôle dépend désormais de la qualité du capital humain, de l’organisation du travail et de l’adéquation entre formation et besoins productifs. Le ministre a notamment souligné la nécessité de transformer l’amélioration récente de la situation hydrique en emplois effectifs tout au long des chaînes de valeur, évoquant la signature d’une convention entre l’État, la Comader et l’ANAPEC pour renforcer l’intermédiation sur le marché du travail agricole.
Très vite, les échanges se sont déplacés vers un terrain plus critique. Pour Rachid Benali, président de la Comader, le diagnostic est sans détour : « Au-delà des aléas climatiques, plusieurs filières à forte intensité de travail font face à une pénurie structurelle de main-d’œuvre, entraînant retards de récolte, pertes de volumes et fragilisation de la compétitivité. » Selon lui, le problème n’est pas seulement quantitatif. Il est aussi qualitatif : pénibilité, faible sécurisation des parcours professionnels et saisonnalité mal encadrée provoquent un décrochage durable entre l’offre et la demande de travail, y compris dans des bassins historiquement agricoles.
La Banque mondiale a apporté une lecture plus large. Son directeur pays pour le Maghreb et Malte, Ahmadou Moustapha Ndiaye, a insisté sur la notion de « pauvreté de perspective ». L’emploi, a-t-il rappelé, n’est pas qu’un revenu : il est aussi source de dignité et de stabilité sociale. Dans le nouveau partenariat stratégique en préparation avec le Maroc, l’emploi et l’inclusion territoriale figurent parmi les priorités, l’agriculture jouant un rôle clé via l’agribusiness et les chaînes de valeur agroalimentaires. L’initiative Agriconnect, déjà déployée au Maroc, vise précisément à lever les freins liés au financement, aux compétences et à l’accès aux marchés afin de créer des emplois plus décents et plus durables.
Cette lecture est partagée par Vanina Forget, économiste senior à la Banque mondiale, qui décrit une double dynamique. D’un côté, une érosion globale de l’emploi agricole, marquée par le désengagement des jeunes et le vieillissement de la main-d’œuvre rurale. De l’autre, une transformation plus silencieuse : la montée de l’emploi salarié agricole déclaré. Les chiffres de la CNSS sont éloquents : de 74 000 salariés agricoles déclarés en 2004, on est passé à 270 000 en 2014, puis à 473 000 en 2024, soit une progression de plus de 539 % en vingt ans. Cette hausse est particulièrement visible dans les fruits, les cultures permanentes, les légumes et les tubercules.
L’analyse structurelle du marché du travail, présentée par Hajar Mortaji, directrice de l’Observatoire national du marché de l’emploi, confirme une transition profonde. En 2000, l’agriculture représentait près de 39 % de l’emploi total. En 2019, cette part est tombée à 17,6 %. En 2024, malgré des ajustements statistiques, la tendance reste claire : l’agriculture n’est plus le premier employeur du pays, au profit des services et de l’industrie.
En milieu rural, la situation est plus préoccupante encore. Sur 9,42 millions de personnes en âge d’activité, plus de la moitié sont inactives. Parmi les actifs occupés, près d’un million travaillent sans rémunération. L’agriculture concentre 62 % des emplois ruraux, mais souffre d’une faible attractivité sociale, marquée par l’informalité, la volatilité des revenus et un sous-emploi touchant plus de 12 % des travailleurs agricoles.
Le vieillissement accentue ces fragilités. La part des 15-24 ans est passée de 22 % en 2014 à 11 % en 2024, tandis que celle des 45 ans et plus a bondi à 42 %. Ce déséquilibre générationnel alimente les pénuries saisonnières et fragilise la transmission des savoir-faire.
Au-delà des chiffres, un constat s’impose : l’emploi agricole est devenu un enjeu macroéconomique central. Sa fragilisation menace à la fois la compétitivité des filières, la stabilité sociale des campagnes et la cohésion territoriale. L’hémorragie actuelle n’est pas une fatalité, mais elle appelle des choix clairs. Redonner sens, dignité et perspectives au travail agricole n’est plus une option : c’est une condition pour que l’agriculture marocaine reste un moteur de développement durable et inclusif, à la hauteur des attentes d’une nouvelle génération rurale.












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