Un mastodonte économique… trop concentré
La CAN a longtemps été bien plus qu’un simple tournoi sportif : c’est une véritable machine à cash. Selon les projections de Forbes, la CAN 2025 devrait générer environ 192 millions de dollars de revenus via droits télé, sponsoring, billetterie et hospitalité, avec un bénéfice net estimé à 113,8 millions de dollars après déduction des coûts d’organisation.
Dans le langage cru des chiffres, cela signifie qu’un seul événement concentre près de 80 % des recettes totales de la CAF – un ratio sidérant qui en dit long sur la dépendance structurelle de l’instance continentale vis-à-vis de sa compétition phare.
À elle seule, la CAN écrase financièrement d’autres tournois africains comme le CHAN, la Coupe féminine ou la Ligue des champions des clubs, pourtant essentiels pour la continuité sportive sur le continent.
Cette concentration des revenus n’est pas sans risques : elle expose l’économie du football africain aux aléas politiques, sanitaires ou sécuritaires des pays hôtes. Lorsqu’un État investit massivement dans un tournoi, le retentissement peut être spectaculaire… mais l’impact pour la population locale est souvent débattu, comme le montrent certaines tensions sociales observées au Maroc autour de ce tournoi.
Le grand plan Motsepe : réforme ambitieuse ou illusion économique ?
Patrice Motsepe, président de la CAF depuis 2021, a placé la transformation économique du football africain au cœur de son mandat. Sur le plan financier, l’organisation semble revenir lentement à la santé : pour l’exercice 2023-2024, la CAF a affiché un bénéfice net de 9,48 millions de dollars, une première après plusieurs années de déficits.
Cette progression s’explique notamment par une croissance des revenus totaux estimés à 166,42 millions de dollars grâce à une stratégie commerciale plus agressive et à l’augmentation de sponsors. Dans le même temps, l’instance a boosté les dotations financières des compétitions et des associations membres, une manière d’affirmer que la redistribution des richesses allait au-delà de la seule CAN.
Parmi les mesures concrètes :
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l’augmentation du prix du vainqueur de la CAN à 10 millions de dollars, soit une hausse de 43 % par rapport à l’édition 2023 ;
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des subventions plus généreuses aux fédérations nationales, désormais autour de 1 million de dollars par an ;
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l’annonce d’un contrat mondial de diffusion et sponsoring pouvant atteindre 1 milliard de dollars sur plusieurs cycles.
Sur le papier, l’objectif est clair : faire émerger un écosystème africain compétitif, auto-suffisant et globalement attractif. Mais une question demeure : ces réformes sont-elles à la hauteur des ambitions affichées ?
Du calendrier au modèle économique : où est l’innovation réelle ?
La refonte du calendrier des compétitions constitue l’un des points les plus débattus. Après des décennies de CAN biennale, la CAF a décidé de passer à un cycle quadriannuel à partir de 2028, en partie pour mieux s’aligner sur le calendrier mondial et réduire les tensions entre clubs européens et sélections africaines.
Pour compenser l’absence d’une CAN tous les deux ans, une Ligue des Nations africaine annuelle devrait être lancée en 2029, inspirée des modèles européens et nord-américains. Cette initiative est louable… sur le papier. Dans la réalité, elle pose un défi de taille : parvenir à faire de cette nouvelle compétition un produit suffisamment attrayant pour attirer sponsors, diffuseurs et supporters au même niveau que la CAN. Sans cela, la CAF risque de diluer sa principale source de revenus sans générer de valeur économique équivalente.
Un partage des revenus encore déséquilibré
Si la CAF engrange des bénéfices, la distribution des recettes aux acteurs principaux – clubs, fédérations et joueurs – reste un sujet sensible. Les primes versées aux équipes participantes représentent une fraction limitée des gains totaux. Par exemple, pour la CAN 2025, les primes redistribuées aux sélections sont estimées à environ 32 millions de dollars, soit moins d’un tiers du profit net de l’événement.
Ce déséquilibre financier soulève une interrogation fondamentale : qui profite réellement de la valeur créée ? Les fédérations nationales, les joueurs les plus exposés ou l’instance centrale et ses partenaires commerciaux ? À ce jour, la réponse reste partielle, et la question mérite d’être posée au cœur des débats sur la réforme du football africain.
À moins que la CAF ne parvienne à diversifier effectivement ses revenus et à réduire sa dépendance structurelle à la seule CAN, le modèle restera fragile. L’ambition de moderniser le football africain est louable, mais la transformation exige plus que des annonces ou de belles projections financières : elle requiert une gouvernance plus transparente, des redistributions plus équitables, et surtout, une vision partagée entre l’instance continentale, les fédérations nationales et les acteurs locaux du football.
Le pari n’est pas perdu : il est en cours. Mais il exige des décisions courageuses, au-delà du simple calcul des droits TV ou de la quête de sponsors internationaux. Pour un football africain vraiment durable, le chemin reste long… et passionnant.












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