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Ce que cache l'exode des cerveaux marocains à l'étranger


Par Ikbal Sayah : Expert en développement humain , Docteur Es-Sciences Economiques de l’Université de Paris-Dauphine.

Si les résultats scolaires des jeunes Marocains sont encore insuffisants, le Maroc se singularise par un fort clivage entre, d’un côté, des élèves qui cumulent les difficultés, avec un fort déterminisme social, et de l’autre, une élite qui excelle.

Depuis plusieurs années déjà, le Maroc sait assurer l’excellence à ses meilleurs élèves. Chaque année, presque sans surprise, plusieurs élèves formés dans des lycées d’excellence marocains sont déclarés admis dans les écoles d’ingénieurs françaises les plus prestigieuses (X, Centrale, Ponts, etc.).

Cela constitue indéniablement un réel motif de fierté, au point où les cercles universitaires français n’hésitent pas à hisser le Maroc au rang de puissance académique. Néanmoins, cette réussite exceptionnelle ne doit pas cacher une autre réalité plus sévère, celle de la fuite continue de nos talents, ceux-là même qui sont censés constituer notre élite scientifique et technique de demain. Or, l’histoire nous enseigne que dans n’importe quelle société, rien de vraiment transformatif ne peut se faire sans ces élites.

Il s’agit-là d’une donnée avec laquelle l’on ne peut transiger. Leur implication est toujours nécessaire, tant pour permettre à des projets qui s’inscrivent dans le temps long de voir le jour, que pour assurer les transitions forcées qu’impose le monde d’aujourd’hui, en proie à des changements structurels profonds.



Un monde nouveau est en train de se fabriquer. Les conditions même dans lesquelles les nations pourront exercer leur souveraineté sont modifiées.

Pour y faire face, notre pays a besoin de disposer d’une base solide de compétences scientifiques et techniques, susceptibles d’alimenter la recherche, l’industrie et l’innovation.

Elles seront en première ligne sur bien des sujets (défis climatiques, énergétiques, environnementaux, intelligence artificielle, etc.).

Or, paradoxalement, au Maroc, nos jeunes diplômés sont confrontés à la précarité de l’emploi, à des salaires insuffisants et à des perspectives professionnelles peu prometteuses. Ils perdent confiance et n’arrivent pas à se projeter sereinement vers l’avenir.

L’exode des plus talentueux d’entre eux relève alors d’un choix lucide. Ils se déplacent avec pragmatisme vers des environnements mondialisés, où l’économie de demain n’est pas une promesse mais déjà une opportunité concrète.

Chacun de ses profils hautement qualifiés représente un investissement sans retour pour l’économie nationale. Le pays forme des talents grâce aux impôts des contribuables pour ensuite en céder la productivité et leurs recettes fiscales aux pays d’accueil, déjà prospères. Cet exode a aussi une composante féminine non négligeable.

Il s’agit d’une donne importante car ces femmes marocaines construisent à l’étranger non seulement leurs trajectoires professionnelles, mais aussi familiales : leurs enfants représentent un capital humain perdu pour le pays, un investissement démographique sans retour.

Au demeurant, cela donne un motif supplémentaire de mener des politiques plus volontaristes en faveur de la participation économique des femmes. Dans le même temps, le pays transfère à l’étranger de futurs leaders, ce qui court-circuite l’émergence d’une nouvelle génération d’élites marocaines, moins polarisantes, plus fonctionnelles, en mesure de prendre les risques nécessaires dans ce monde compliqué.

Aussi, en les laissant filer, le Maroc compromet dangereusement son ambition de bâtir une économie et une société de la connaissance, comme le préconise la Commission spéciale du nouveau modèle de développement.

La concrétisation de cette ambition serait illusoire sans éducation, sans recherche, sans innovation et sans concurrence ouverte qui sont les premières assurances pour prendre en mains notre destin industriel et technologique, garantir notre avenir économique et accroître notre cohésion sociale et territoriale.

Cet exode des talents épuise silencieusement notre potentiel de croissance. Il met en lumière un enjeu central : la capacité du pays à retenir et valoriser ses compétences.

Dans ce contexte, le défi n’est plus seulement de former, mais de transformer ce capital humain en innovation, en startups, en développement des industries à forte valeur ajoutée et en création de valeur locale.

Si nous n’agissons pas aujourd’hui, il sera trop tard pour gagner la bataille du progrès économique et social, alors même que le vieillissement de la population marocain est inéluctable. Ne pas tout faire pour mobiliser les talents serait alors impardonnable, souveraineté économique oblige.

Inverser la tendance à l’exode de nos talents est une nécessité impérieuse.

Elle suppose une forte volonté politique sans laquelle on envoie un message sans équivoque à notre jeunesse la plus talentueuse : partez, vous n’êtes pas attendus ici, alors que justement, il se passe des choses ici.

Le Maroc est en train de s’imposer comme un maillon stratégique de la reconfiguration des chaînes de valeur mondiales.

Sa connectivité externe, bien réelle, constitue un puissant levier pour engager un processus de développement fondé sur l’innovation, le capital humain et la montée en gamme industrielle.

Il peut améliorer son positionnement économique pour devenir un territoire de maîtrise où des champions nationaux ne se contentent plus d'être de simples sous-traitants mais s’érigent en véritables moteurs d'intégration industrielle, avec tout ce que cela suppose en termes de laboratoires de recherche, d’écoles de formation, de partenariats avec les universités, d’obligations de contenu local crédible, etc.

Aussi, pour un pays qui figure parmi les plus grands pourvoyeurs mondiaux d’étudiants internationaux -près de 5% de la population estudiantine totale-, une gestion efficace de la mobilité de nos talents, véritablement alignée avec les objectifs de développement du Maroc, est un enjeu national de premier plan.

Il s’agit d’une priorité stratégique qui appelle des politiques audacieuses et concrètes, reposant non seulement sur la mise en place d’incitations au retour, mais aussi sur la création d’opportunités professionnelles stimulantes et épanouissantes.

Ces incitations au retour doivent être d’abord alignées avec les ambitions du nouveau modèle de développement en donnant corps à la société de la connaissance dans le pays.

Elles doivent donc être ciblées et concernées les talents marocains à l’étranger dont la valeur ajoutée pourra s’assumer sur le terrain dans les domaines prioritaires de cette société de la connaissance, pour lesquelles s’expriment déjà des attentes fortes. Il s’agit de l’entrepreneuriat et de la recherche publique. Le Maroc a en effet besoin d’un véritable choc entrepreneurial.

Les Marocains du monde et plus particulièrement, nos talents à l’étranger peuvent y contribuer grandement grâce à leurs expertises et connaissances. Il s’agit d’insister ici sur l’impératif d’une révolution culturelle : la société marocaine doit apprendre à valoriser l’entrepreneur, celui qui participe à l’effort national en créant, en innovant.

Or, dans leurs pays d’accueil, ces talents ont été confrontés à cette culture du risque qui est au cœur de toute expérience entrepreneuriale, ce qui n’est pas encore le cas au Maroc où l’aversion au risque est encore forte (et l’échec toujours stigmatisé).

De plus, l’exode en soi rend l’individu plus déterminé à réussir, plus motivé et plus entreprenant, avec une tolérance au risque suffisante.

L’effet d’une telle mesure en faveur de l’intégration de nos talents via l’entrepreneuriat serait même incitatif, avec un niveau global de l’investissement privé qui peut s’en trouver augmenté moyennant un cadre normatif et des politiques publiques propices à son développement durable.

Les soutiens octroyés doivent être cependant exigeants et nos talents réintégrés se sentir une responsabilité sociale.

Par ailleurs, tendre la main à nos chercheurs à l’étranger est une occasion précieuse d’importer des compétences, des réseaux et une culture de l’innovation encore insuffisamment valorisée dans notre pays (qui y consacre moins de 1% de son PIB).

La recherche publique reste un levier encore sous-exploité alors qu’elle est essentielle pour bâtir notre souveraineté technologique et notre compétitivité économique. Il existe une vraie prise de conscience sur les dimensions stratégiques de la recherche.

Elle n’est ni un luxe ni une abstraction. Elle est une infrastructure économique, aussi essentielle que les routes, les ports ou la fibre optique. Pensée en lien avec le secteur privé, elle devient un investissement productif.

Il faut donc tenter de construire un écosystème de recherche de haut niveau, comme les Etats-Unis ont su le faire dans les années 1930 et 40 en accueillant des chercheurs européens. Le retour sur investissement a été phénoménal aux Etats-Unis.

C’est pour cela que la réforme de l’enseignement supérieur mérite alors d’être rapidement engagée pour former, en plus grand nombre, de meilleurs étudiants.

Cette réforme induira nécessairement un changement d’échelle, à la fois quantitatif et qualitatif, qui va permettre de relativiser le flux des étudiants qui partent à l’étranger en quête d’une formation universitaire de meilleure qualité puis d’être possiblement absorbés au sein de l’écosystème du pays d’accueil.

Mais cette réforme devra mettre la recherche scientifique en son cœur. Son succès va dépendre de la collaboration scientifique et technologique qui s’établira entre entreprises et laboratoires.

Cette approche va permettre à l’entreprise d’accéder à des compétences de pointe et au laboratoire de mieux orienter ses travaux vers des applications concrètes.

L’attractivité des chercheurs marocains au sein ces laboratoires doit constituer une priorité.

La mise en place de premiers laboratoires d’excellence peut agir comme un catalyseur puissant, en créant des effets d’agglomération, de visibilité et de coopération. Cette approche doit aussi s’inscrire dans une perspective internationale.

L’ère Trump, avec ses attaques répétées contre les institutions scientifiques américaines et ses restrictions à l’immigration qualifiée, poussent en effet de nombreux chercheurs à envisager l’exil vers l’Europe qui, au regard de ses tendances démographique, va chercher à en capter davantage pour accélérer son rattrapage technologique économique et assurer sa prospérité.

Il y a donc un intérêt mutuel à coopérer, mais dans le cadre d’une circulation des talents mutuellement bénéfique, de part et d'autre de la Méditerranée.

Pour conclure, si dans une première étape, le Maroc, à travers quelques lycées, a su produire une élite scientifique structurée, il est temps de passer à une nouvelle étape, plus en phase avec la séquence actuelle, qui est celle du retour progressif de nos talents à l’étranger, pour faire du Maroc une vraie nation du savoir, où son capital humain le plus talentueux est partie intégrante de nos infrastructures de développement.

Cela exige de l’Etat marocain de faire également une partie du chemin, en encourageant la construction d’un écosystème d’entreprenariat et de recherche.

Cela faisant partie des intuitions du prix Nobel d’économie Joël Mohyr, récompensé en 2025 en même temps que Philippe Aghion et Peter Howith, pour montrer comment l’Angleterre du XVIIIème siècle est devenue le berceau de la révolution industrielle !

La fuite des talents ne se réduit pas à une simple question de mobilité internationale. Elle doit être considérée comme un enjeu de souveraineté économique, au même titre que le phénomène analogue de la désindustrialisation qui concerne nombre de pays riches.

Pour le Maroc, voir ses esprits les plus créatifs s’installer ailleurs représente un coût d’opportunité majeur pour sa prospérité, ce qui rend nécessaire de réviser notre approche, non en essayant de contrarier leur départ, mais en favorisant l’éclosion de véritables écosystèmes humains, managériaux et culturels permettant de transformer notre réservoir de jeunes en une élite connectée, stable et engagée pour construire un avenir collectif.



Mercredi 15 Juillet 2026


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