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Dialogue sur la fixation des prix




Il est des scènes de la vie courante plus instructive que bien des cours académique
Il est des scènes de la vie courante plus instructive que bien des cours académique
La scène, réelle mais ‘politiquement augmentée’, s’est déroulée dans un marché de légumes situé dans un quartier populaire de la capitale.
 
Le dialogue des deux protagonistes, un quadragénaire aux traits creusés, qui boucle toujours péniblement ses fins de mois avec un salaire minable d’agent de sécurité, et un jeune marchand ambulant de légumes, un ex-dealer repenti après un séjour en prison, vaut analyse d’expert sur le renchérissement du coût de la vie.
      
- « C’est combien le kilo d’oignons ? », demande le quadragénaire en uniforme usé, la mine renfrognée, son air habituel à l’exception de quelques jours en début de mois.
 
- « 5dhs », répond le jeune marchand affairé à servir une cliente installée dans sa voiture, sans même tourner la tête pour regarder son interlocuteur.
 
- « Et le kilo de patates ? », poursuit le frêle agent de sécurité, dont on se demande s’il est capable d’assurer la sienne.
 
- « C’est aussi à 5dhs », répond encore le marchand, qui arbore un large sourire à la dame en lui tendant par la fenêtre de sa voiture des sacs remplis de légumes.
 
- « Ils ont dit au parlement que le kilo d’oignons ne coûte que 2dhs et celui des patates, 3dhs », profère, non sans reproche dans la voix, le quadragénaire, sa petite tête disparaissant presque sous sa casquette. 
- « Alors va leur en acheter », rétorque aussitôt le marchand, le ton moqueur.
 
- « Je suis très sérieux, j’ai entendu de mes propres oreilles à la télévision que le kilo d’oignons est à 2dhs et celui de la patate à 3 dhs. ‘Wallah’ ! C’était même une séance du parlement transmise en direct. Et là, tu en demandes le double. Tu devrais avoir honte d’augmenter autant les prix. Le citoyen pauvre ne peut plus subvenir à ses besoins », se lamente l’agent de sécurité, en prenant les badauds à témoin.
 
- « Pourquoi tu me racontes tout ça ? Ecoutes, ‘khouya’, si tu as entendu à la télévision que le kilo d’oignons ne coûte que 2 dhs et celui de patates, 3dhs, alors va à Dar Lbrihi et fais-y tes achats », réagit brutalement l’ex-voyou devenu marchand, après avoir enfin daigné regarder son peu probable client mais vrai casse-pieds.
 
« Moi, je suis un simple commerçant, je m’approvisionne au marché de gros, et comme je n’ai pas fais des études très poussées comme ceux que tu écoutes à la télévision, je me contente d’additionner mes charges au prix d’achat, et de diviser par le nombre de kilo que j’ai acheté pour déduire le coût unitaire, auquel j’ajoute ma petite marge bénéficiaire pour pouvoir, moi aussi, nourrir mes vieux parents et la ribambelle de frères et sœurs dont ils m’ont ‘honoré’.
 
C’est de l’arithmétique élémentaire, j’en conviens, mais c’est d’une efficacité éprouvée. Jusqu’ici, je m’en suis bien tiré en tenant mes comptes de la sorte.
 
Ceux que tu as entendu donner ces prix à la télévision doivent être des gens brillants et très instruits, qui peuvent peut être, avec des technologies de pointe, parvenir à produire et commercialiser l’oignon et la patate aux prix que tu dis.
 
En fait, à mon humble connaissance, la hausse des prix s’est manifestée au niveau des producteurs, qui ont eux-mêmes été confrontés à un renchérissement des coûts de leurs intrants. Automatiquement, tout le reste de la chaîne à suivi, jusqu’au consommateur.
 
Tu es au courant que le carburant coûte plus cher ? Pas besoin d’être diplômé d’une grande université pour savoir que lorsque les cours du pétrole s’emballent, tous les autres produits suivent la tendance haussière.
 
En tout cas, quand tu auras rempli ton panier pour aussi peu cher qu’il est dit à la télévision, n’oublie pas de m’indiquer ou est-ce que ces gens tiennent boutique, parce que moi aussi je suis très intéressé de me fournir auprès d’eux ».
 
Fier d’avoir donné une leçon ‘d’économie appliquée’ à l’agent de sécurité, avec qui il a été en classe mais ayant quitté le système scolaire beaucoup plus tôt que ce dernier, le marchand se remet à héler les passants, en vantant la fraîcheur de ses légumes.
 
- « Tu m’as cloué le bec, khouya, je ne sais pas quoi te répondre. Je n’ai fait que de te répéter ce que j’ai entendu à la télévision. Je ne sais plus quoi croire. En tout cas, l’indigent n’a qu’Allah pour lui venir en aide. Entre les bas salaires que l’on perçoit, les crédits à payer et les prix qui n’arrêtent pas d’augmenter, on ne sait plus où donner de la tête ».
 
- « Ecoutes moins ce qui se dit et ouvres grands les yeux, il n’y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Cela ne va pas te remplir le ventre pour autant, mais au moins tu ne vas pas mourir stupide », ricane l’ex-dealer devenu marchand.
 
Dépité, le pauvre agent de sécurité se tourne pour partir, avant de se faire retenir par le marchand :
« Combien tu veux de patates et d’oignons ? Donnes ce que tu as, ‘Rabbi yakhlef’ pour le reste. Et n’oublie pas, khouya, seul un pauvre est sensible à la détresse d’un autre pauvre.
 
En plus, je n’ai pas oublié, quand nous étions à l’école, tu me laissais copier sur ta feuille d’examen. Et quand j’étais en prison, tu n’as pas médis à mon sujet.
 
En fait, tu es un bon gars et tu étais un bon élève, je ne sais pas pourquoi tu as aussi mal réussi.
 
Tu es trop naïf, khouya, tu crois trop tout ce qu’on te dit. De la vie de raté et de marginal que j’avais, j’ai appris une chose, ne croire que ce que je vois et ne compter que sur moi-même.
 
C’est quand même étrange, ce retournement de situation. C’est l'ex-mauvais garçon non-conformiste, tardivement revenu à la raison, qui fait la leçon à l’ancien élève discipliné, qui s’imagine que c’est à la télévision que les prix du marché sont fixés ».





Ahmed Naji
Journaliste par passion, donner du relief à l'information est mon chemin de croix. En savoir plus sur cet auteur
Vendredi 3 Décembre 2021

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