Le 20 février, la Cour suprême des États-Unis a porté un coup d’arrêt à l’un des piliers de la stratégie commerciale de Donald Trump. Les juges ont estimé que le président avait outrepassé les prérogatives prévues par la Constitution en invoquant la loi sur les pouvoirs économiques d’urgence internationaux (IEEPA) pour imposer des droits de douane dits « réciproques » sur la quasi-totalité des produits entrant aux États-Unis.
Sur le plan technique, la décision est lourde de conséquences. Elle fait mécaniquement reculer le taux moyen effectif appliqué aux importations américaines, de 16,8% à environ 9,5%. Un ballon d’oxygène pour les importateurs et les industriels américains et, par ricochet, pour les exportateurs étrangers, africains compris.
Mais l’accalmie aura été de courte durée.
Dans la foulée, le président américain a signé un décret instaurant une taxe douanière mondiale de 10%, applicable dès le 24 février. Le lendemain, il a relevé ce taux à 15%, « avec effet immédiat », via son réseau Truth Social. Cette fois, la mesure s’appuie sur la loi sur le Commerce de 1974, qui autorise l’exécutif à agir en cas de déséquilibre marqué de la balance des paiements. Sa durée légale est limitée à 150 jours, sauf validation par le Congrès un pari incertain dans un contexte politique dominé par les élections de mi-mandat.
Le message envoyé aux marchés reste donc ambigu. D’un côté, la justice réaffirme la primauté institutionnelle. De l’autre, l’exécutif démontre sa capacité à réactiver rapidement l’arme tarifaire. L’incertitude demeure.
Afrique : des effets contrastés selon les pays
Pour les pays africains, l’impact varie sensiblement.
La première décision l’annulation des surtaxes bénéficie à l’ensemble du continent. Mais la nouvelle taxe mondiale de 15% redistribue les cartes.
Vingt-neuf pays africains initialement taxés au taux minimum de 10% dont l’Égypte, le Maroc, le Rwanda, la Mauritanie, l’Éthiopie, la Tanzanie, le Sénégal et le Gabon voient désormais leurs exportations vers les États-Unis soumises à 15%. Cinq points supplémentaires peuvent sembler marginaux. En réalité, dans des secteurs à faibles marges comme le textile ou l’agroalimentaire, la différence est décisive.
Leur compétitivité relative s’érode, notamment face à des producteurs asiatiques souvent mieux positionnés en termes de coûts et de volumes.
Deuxième catégorie : les pays déjà surtaxés à 15% Nigeria, Lesotho, Ghana, Ouganda, Zambie, Maurice, RDC, Côte d’Ivoire, Cameroun. Pour eux, rien ne change en apparence. Mais ils perdent l’avantage comparatif dont ils bénéficiaient face aux pays frappés auparavant par des taux plus élevés.
Enfin, l’Afrique du Sud, l’Algérie, la Libye et la Tunisie, qui subissaient des surtaxes comprises entre 25% et 30%, ressortent paradoxalement gagnantes. Leurs exportations sont désormais taxées à 15%, comme le reste du monde. Une baisse substantielle qui réduit le risque de contraction d’activité et de pertes d’emplois dans certains secteurs exportateurs.
L’Agoa : un filet de sécurité réduit
Cette recomposition intervient quelques jours après la prolongation d’un an de l’African Growth and Opportunity Act (Agoa). Cet accord permettait jusqu’ici à une trentaine de pays d’Afrique subsaharienne d’exporter des milliers de produits vers les États-Unis en franchise de droits.
Selon la mise à jour du Bureau du représentant américain au commerce (USTR), seuls huit pays bénéficieraient désormais effectivement de cette extension : Afrique du Sud, Nigeria, Kenya, Namibie, Malawi, Angola, Ghana, Botswana et Togo. Une liste nettement réduite.
En principe, les pays couverts par l’Agoa ne devraient pas être concernés par la nouvelle taxe mondiale. Ils disposent donc d’un avantage compétitif face aux autres pays africains soumis au taux de 15%. Mais la réduction du nombre de bénéficiaires interroge sur la pérennité du dispositif.
Les taxes sectorielles, angle mort de la décision
Point crucial : la Cour suprême n’a pas annulé les taxes sectorielles.
L’acier, l’aluminium, l’automobile, le bois d’œuvre ou encore les produits pharmaceutiques restent soumis à des droits spécifiques. Pour l’Afrique du Sud, l’enjeu est considérable.
La taxe de 25% appliquée aux véhicules importés et aux pièces détachées a lourdement pénalisé ses exportations vers le marché américain. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 25.554 unités exportées en 2024, contre 6.530 en 2025. Une chute de 74,45%. Difficile de faire plus clair.
Même logique pour l’acier sud-africain et algérien, frappé par une taxe sectorielle de 50% en vigueur depuis juin 2025.
Dans ces conditions, la baisse à 15% de la taxe mondiale ne compense pas totalement l’impact des mesures ciblées.
Un signal institutionnel… mais pas une solution miracle
Au-delà des chiffres, la décision de la Cour suprême envoie un signal institutionnel fort. Elle rappelle que les règles du jeu commercial ne dépendent pas uniquement de la volonté politique du moment. Pour les investisseurs, cette stabilité relative est essentielle.
Les surtaxes ont généré entre 130 et 140 milliards de dollars de recettes pour le Trésor américain en 2025. Mais elles n’ont pas réduit le déficit commercial. Celui-ci s’est au contraire creusé de 2,1%, atteignant un niveau record de 1.241 milliards de dollars selon le département du Commerce.
La conclusion s’impose : les droits de douane ne sont pas une potion magique.
Pour les pays africains, la leçon est double. D’abord, ne pas surestimer la solidité des préférences commerciales. Ensuite, accélérer la diversification des débouchés. L’Afrique du Sud l’a déjà démontré en redéployant ses exportations automobiles vers l’Europe, compensant en partie ses pertes américaines.
Dans un contexte où la Chine accorde désormais la franchise de droits de douane aux produits africains, la concurrence entre grandes puissances s’intensifie. Les industriels américains, eux, devront intégrer la taxe mondiale de 15% dans leurs chaînes de valeur.
Au fond, cette séquence révèle une réalité que les économies africaines connaissent trop bien : la dépendance à un marché unique expose aux secousses politiques lointaines. La décision de la Cour suprême rassure sur la solidité institutionnelle américaine. Mais elle rappelle aussi que, dans la guerre commerciale mondiale, la prudence stratégique diversification, montée en gamme, intégration régionale reste la meilleure des assurances.












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