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Entends-tu rugir les lions ?




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C’est rare de voir Rachid, le serveur qui grogne toujours, avec un aussi large et beau sourire. Même les rares chicots qui peuplent encore sa bouche ne gâchent pas le spectacle de son enthousiasme.

-C’est la joie à ce que je vois, vieux loup. Tu as fait un héritage ou obtenu une augmentation ?

-Ni l’un, ni l’autre, trouble fête. Aujourd’hui, je me sens l’âme d’un lion. Mon cœur a failli arrêter de battre, hier, en regardant le match du Maroc face à l’Espagne. Mais à la fin, j’ai ressenti une vraie joie, forte, pure. C’est quelque chose qui ne m’était plus arrivé depuis longtemps.

Rachid avait, effectivement, le visage rayonnant, avec un brin d’émotion dans la voix. J’avais l’impression qu’il n’allait pas tarder à entonner l’hymne nationale sur la terrasse du café. Je n’ai pas pu m’empêcher de le taquiner, l’occasion était trop belle.

-Donc, aujourd’hui, tu m’offres le café, n’est-ce pas ?

-Tu es une calamité, un scribouillard dénudé de tout sentiment patriotique. Mais comme je suis de bonne humeur, aujourd’hui, je vais te chercher ton café « gratuit ».

Rachid me sert une tasse de café bien corsé, puis reste debout devant moi à m’observer, son plateau à la main.

-Dis-moi, franchement, as-tu vu, au moins, les matchs de l’équipe nationale ? Ou est-ce que tu étais encore en train de pondre quelques uns de tes articles pour nous dire que tout va mal dans le pire des mondes ?

-Bien sûr que j’ai vu tous les matchs de l’équipe nationale, mais comme j’espérais un tel bon résultat depuis 1986, 36 ans d’attente et le cumul des déceptions ont fait que j’avais peur d’y croire encore plus qu’il ne le fallait.

-Il faut avoir « nya » (la foi) comme l’a dit l’entraîneur de l’équipe nationale, Walid Regragui. La preuve, quand notre fédération de football a eu foi en une compétence nationale en lui accordant sa confiance et les moyens d’accomplir sa mission, on voit bien le résultat. C’est le fait d’avoir foi en nous-mêmes et en nos capacités qui nous a longtemps fait défaut. Allah n’apporte son aide qu’à ceux qui ont la foi. Une tête d’avocat bien lisse est préférable pour élaborer de bonne stratégies, les têtes d’ananas trop chevelues comme la tienne ne font pas du tout l’affaire.

-Tu ne trouves pas que tu en fais un peu trop ? Il ne s’agit que de matchs de football, petite tête embrumée de fumée de mauvais tabac. Ces parties emportées par notre équipe nationale ne sont que des victoires symboliques.

Dans un geste de défi, Rachid pose son plateau sur la table, s’assoit sur la chaise à côté de moi, sors une cigarette, l’allume et tire une longue bouffée qu’il exhale très lentement.

-Ton gagne-pain, n’est-ce pas de dessiner des symboles sur un bout de papier ? Ou sur une page d’ordinateur, mais c’est du pareil au même. Eh bien, monsieur le scribouillard, moi qui n’ait pas fait d’études supérieures, je vais t’expliquer l’importance du symbole. Tu vois tous ces gens attablés, qui discutent à haute voix en s’agitant comme s’ils allaient décider du budget de l’Etat, regardes comme ils ont tous, aujourd’hui, le sourire. Il y a, à peine, quelques semaines, ils étaient tous d’humeur morose. Laminés par la hausse du coût de la vie, écrasés par le poids de leurs responsabilités, ils voyaient l’avenir comme un sombre nuage qui se profile à l’horizon et broyaient du noir à longueur de journées. Il a suffit d’un bout de cuir rempli d’air et onze solides gaillards qui lui courent après pour le mettre dans les filets de leur adversaire, tout en évitant de le voir logé dans les leurs, pour que ces bonnes gens changent d’humeur.

Voir des jeunes issus d’un milieu social similaire au leur qui sont parvenus, à la force de la cheville et d’une volonté en acier trempé, à hausser haut le drapeau du Maroc et réussir, en faisant briller l’astre du Maroc, là ou des crétins surpayés ont lamentablement échoué, mes bons vieux communs des clients ont vraiment d’excellentes raisons de se sentir fiers.
  
-Là, tu es encore une fois en train de dévier. Nous parlions de matchs de football, si je ne me trompe.

-Tu vois que tu ne comprends rien à la symbolique ! Ouvres les yeux de ton âme, qui voit tout, et ferme ceux de ton ego, qui te maintient dans la cécité. Onze gaillards dont les parents sont comme nous, de pauvres travailleurs qui peinent à joindre les deux bouts, mais qui ont parfaitement réussi dans la vie et n’ont nul besoin des primes de match que va leur verser la fédération de football. Ils risquent même, en cas de blessures graves en équipe nationale, de compromettre leurs carrières dans les grands clubs étrangers ou ils évoluent. Certains sont nés à l’étranger et auraient pu choisir de jouer pour les pays ou ils ont grandi. Pourtant, ils ont rejoint les rangs de l’équipe nationale. Et même si tous ces joueurs sont des vedettes dans leur clubs, ils ont accepté de mettre leur ego de côté et de jouer en équipe, avec un esprit de solidarité et une cohérence tactique qui ferait crever de jalousie même les membres de notre gouvernement.

-Et voilà, il fallait que la discussion finisse par en venir là. C’est la version marocaine de la loi de Godwin, plus une discussion se prolonge, la probabilité qu’elle tourne à la critique des gouvernants est élevée.  

-Je n’ai rien dit de méchant, juste que des fils de pauvres ont bien des leçons à donner une élite dont on peut se demander quel est l’apport à la société pour mériter un tel titre. A part si les seuls critères sont le montant de la fortune et l’importance du réseau des copains-coquins. Trêve de toutes ces bêtises, aujourd’hui, je me sens fier. J’ai envie de clamer haut et fort ma marocanité. Les lions sont, enfin, sortis de leurs tanières.  

Je déguste une bonne gorgée de café et je pose le prix de la consommation sur la table, avec un généreux pourboire. Rachid m’a infecté de sa fureur de vivre.

Ami, entends-tu rugir les lions dans les stades ?





Ahmed Naji
Journaliste par passion, donner du relief à l'information est mon chemin de croix. En savoir plus sur cet auteur
Mercredi 7 Décembre 2022

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