La question dérange peut-être parce qu’elle vient bousculer une représentation profondément installée de la famille. Le parent est souvent pensé comme celui qui protège, qui encadre et qui transmet. Il est rarement envisagé comme celui qui peut lui-même perdre le contrôle face à une substance ou à un comportement. Pourtant, l’addiction ne choisit pas son âge, son statut familial ou sa place dans la maison. Elle peut toucher un père comme une mère, un jeune adulte comme une personne plus âgée. Et lorsqu’elle touche un parent, elle ne reste jamais enfermée dans sa seule trajectoire individuelle : elle entre dans la vie familiale.
C’est précisément là que commence une réalité dont on parle beaucoup moins. Que se passe-t-il lorsqu’un enfant grandit avec un père dépendant à l’alcool, une mère confrontée à une consommation problématique de médicaments, ou encore un parent prisonnier d’une autre forme de conduite addictive ? Qui accompagne les enfants ? Qui leur explique ce qui se passe ? Qui les protège du poids du secret familial ? Et surtout, qui leur permet de comprendre que la dépendance de leur parent n’est pas leur responsabilité ?
Car l’addiction d’un parent peut modifier profondément les équilibres d’un foyer. Les routines familiales peuvent être bouleversées, les relations se détériorer, la communication se réduire et les responsabilités se déplacer. Des enfants peuvent parfois être confrontés très tôt à des situations qui ne correspondent pas à leur âge : prendre soin d’un parent, gérer certaines tâches, cacher une situation à l’extérieur ou tenter d’anticiper les réactions d’un adulte dont le comportement devient imprévisible. Les recherches consacrées aux troubles liés à l’usage de substances montrent justement que leurs conséquences peuvent toucher l’attachement, les rôles familiaux, la communication, la vie sociale et les finances du foyer.
Et pourtant, dans notre manière de parler de l’addiction, l’enfant reste souvent au centre du problème. On s’interroge sur les mauvaises fréquentations, l’influence du groupe, l’école, le quartier, les réseaux sociaux ou encore l’autorité parentale. Tout cela compte. Mais il existe une autre question, beaucoup moins confortable : quel environnement familial entoure cet enfant ?
Il ne s’agit évidemment pas de transformer chaque difficulté familiale en explication automatique d’une addiction. Les trajectoires de dépendance sont complexes et ne peuvent être réduites à une seule cause. Mais penser l’addiction uniquement comme un problème individuel revient à passer à côté d’une partie de ses conséquences. Lorsqu’une personne dépendante est aussi un père ou une mère, la prise en charge ne peut pas toujours s’arrêter à la porte du cabinet médical ou du centre d’addictologie. Elle doit pouvoir prendre en compte la famille qui vit avec elle.
Le Maroc n’est d’ailleurs pas dépourvu de dispositifs dans ce domaine. Le Programme national de lutte contre les conduites addictives repose notamment sur une prise en charge médico-sociale et sur des centres d’addictologie répartis dans plusieurs villes du Royaume, avec une approche associant intervention médicale et accompagnement communautaire. Le pays a également adopté un Plan stratégique national 2024-2030 visant notamment à élargir l’accès à la prévention et à la prise en charge des troubles addictifs.
Mais une politique de lutte contre les addictions ne devrait-elle pas aussi se demander qui accompagne l’entourage ? Car la famille n’est pas seulement un espace dans lequel l’addiction se manifeste. Elle peut devenir elle-même un espace de souffrance, de silence, de culpabilité ou d’épuisement. Le conjoint peut se retrouver seul face à la situation. Les enfants peuvent apprendre à ne plus poser de questions. Les proches peuvent préférer cacher le problème pour préserver l’image de la famille. Et progressivement, ce qui devait être temporaire devient un secret durable.
C’est peut-être là que se trouve l’un des grands défis : sortir d’une vision morale de l’addiction pour adopter une vision davantage sanitaire et sociale. Une personne dépendante n’est pas simplement quelqu’un qui « manque de volonté ». Et sa famille n’est pas simplement un entourage chargé de la convaincre d’arrêter. La dépendance nécessite une prise en charge, mais aussi de la prévention, de l’écoute, de l’accompagnement et parfois une véritable reconstruction des liens familiaux.
Cette question est d’autant plus importante que l’addiction peut être associée à d’autres difficultés psychiques. Le CESE rappelle notamment l’existence d’une relation étroite entre conduites addictives et troubles psychiatriques ou psychiques, soulignant que ces situations peuvent se renforcer mutuellement et nécessitent une prise en charge adaptée.
Alors, que faire lorsque le parent est celui qui souffre d’une addiction ? Peut-être commencer par accepter de regarder la situation autrement. Ne pas demander uniquement : « Comment faire arrêter cette personne ? », mais aussi : « Comment protéger les enfants ? Comment accompagner le conjoint ? Comment préserver les liens familiaux ? Comment aider la personne dépendante à retrouver une place qui ne soit pas uniquement définie par son addiction ? »
Cette approche suppose de renforcer l’accompagnement familial dans les dispositifs existants, de mieux former les professionnels au repérage des situations où des enfants sont concernés et de développer des espaces où les proches peuvent eux aussi être écoutés. Elle suppose également de lutter contre la honte qui entoure encore les addictions. Car tant que la famille considère qu’elle doit cacher le problème pour préserver les apparences, elle risque de retarder la demande d’aide.
Il y a également une autre bataille à mener : celle du vocabulaire. Nous avons tendance à parler de « mauvais parent », de « parent irresponsable » ou de « famille qui a échoué ». Or, condamner immédiatement la personne peut parfois renforcer le silence plutôt que favoriser le soin. Cela ne signifie évidemment pas de minimiser les violences, les négligences ou les dangers auxquels les enfants peuvent être exposés. Protéger l’enfant doit rester une priorité. Mais protéger l’enfant et accompagner le parent ne sont pas nécessairement deux objectifs contradictoires. Au contraire, ils peuvent faire partie de la même politique publique.
Finalement, la question n’est peut-être pas seulement de savoir qui est addict. Elle est aussi de savoir qui porte les conséquences de l’addiction. Et la réponse dépasse largement la personne qui consomme ou qui développe une conduite addictive. Elle concerne souvent un conjoint, des enfants, des parents, des frères et sœurs, parfois toute une famille.
Nous avons appris à regarder l’adolescent comme celui qu’il faut éloigner de l’addiction. Il est peut-être temps de regarder aussi le parent comme une personne qui peut en être prisonnière. Non pas pour déplacer la culpabilité d’une génération à une autre, mais pour élargir notre compréhension du problème.
Parce qu’une addiction n’entre jamais seule dans une maison. Elle entre dans les habitudes, les relations, les silences et parfois dans l’enfance de ceux qui y vivent.
Et si, au lieu de demander uniquement comment sortir une personne de son addiction, nous commencions aussi à nous demander comment faire sortir toute une famille du silence qui l’entoure ?












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