Que l’on soit dans une entreprise, une famille, une association ou une institution, il devient urgent de dépasser les préjugés commodes qui pèsent sur cette génération.
Une société qui méprise sa jeunesse se condamne à parler seule.
La génération Z nous oblige à revoir nos grilles de lecture. Trois notions me semblent particulièrement éclairantes pour saisir sa vision du monde : le nomadisme, la tribu et les affects. Trois mots qui disent beaucoup plus qu’une simple mode générationnelle. Ils disent une transformation profonde du rapport au temps, à l’espace, au collectif et à l’avenir.
J’ai pu l’observer sur le terrain, notamment à l’université de Fès, lors de séances de cours collaboratifs où de jeunes entrepreneurs développaient des projets liés à mobilité avec des étudiants aux États-Unis, en temps réel, depuis leurs smartphones.
Voilà la réalité d’aujourd’hui : un monde où les frontières géographiques s’effacent devant la fluidité des connexions, où l’intelligence circule plus vite que les hiérarchies, où le local dialogue sans complexe avec le global.
Cette jeunesse ne rêve pas seulement d’ailleurs ; elle vit déjà dans plusieurs mondes à la fois.
Un soir, dans un café très animé du centre-ville de Tanger, j’ai vu cette génération en action.
Quelques minutes plus tard, la décision était prise. Omar partait poursuivre ses études là-bas. À mon étonnement, il m’a simplement répondu : « One life ! Si tu ne saisis pas les opportunités quand elles passent, tu passes à côté de ta vie. »
Tout est là. La génération Z ne pense pas en ligne droite. Elle ne raisonne pas en termes de trajectoire unique, de carrière verrouillée, de chemin balisé à l’avance. Elle avance par connexions, par sauts, par ouvertures.
Elle ne fonctionne pas sur le schéma du “ou”, mais sur celui du “et”. Ici et là-bas. Travail et jeu. Réel et virtuel. Professionnel et personnel. Intime et public. Masculin et féminin. Proche et lointain. Cette génération refuse les frontières rigides, non par provocation, mais parce que son époque l’a formée à la simultanéité.
Comment, dès lors, pourrait-elle adhérer sans réserve à l’idée d’une vie politique construite sur la patience verticale, les étapes imposées, les carrières linéaires, les fidélités sans dialogue et les promotions attendues au bon moment ?
Comment lui demander d’entrer dans des organisations qui valorisent encore trop souvent l’ancienneté plus que la compétence, l’obéissance plus que l’initiative, la présence plus que l’impact ?
La génération Z ne rejette pas l’effort ; elle rejette l’inutilité de l’effort lorsqu’il n’ouvre sur rien.
Elle est nomade, oui. Mais elle est aussi tribale.
La génération Z ne se contente pas d’utiliser les réseaux sociaux ; elle y produit du sens, du lien, du contenu, de l’influence. Elle ne veut pas simplement suivre un leader ; elle veut appartenir à un collectif qui compte, qui agit, qui avance ensemble. Ce qui prime, ce n’est pas le chef qui tire, c’est l’équipe qui construit.
Voilà pourquoi la politique traditionnelle la désoriente souvent. Elle lui apparaît trop verticale, trop lente, trop personnelle, parfois trop fermée sur elle-même. La génération Z ne supporte plus les dispositifs où l’on demande d’attendre avant de comprendre, d’obéir avant de participer, de croire avant de voir.
Elle veut des preuves, des résultats, des causes claires, et surtout des représentants qui parlent sa langue, non pour la flatter, mais pour la respecter. Parler son langage, ce n’est pas imiter ses codes. C’est reconnaître sa culture de l’instant, de l’interaction, de la mobilité et du sens.
Et puis il y a l’affect. C’est sans doute l’un des grands marqueurs de cette génération. Elle ne sépare pas l’action de l’émotion, ni la réussite du bien-être. Pour elle, l’épanouissement n’est pas un supplément d’âme ; c’est une condition de l’engagement.
Elle veut être utile aux autres sans se perdre elle-même. Elle veut contribuer à quelque chose de plus grand, mais sans sacrifier son équilibre intérieur. Sa quête de sens est d’abord une expérience vécue, sensible, concrète. Elle n’accepte plus les projets qui promettent un avenir abstrait en demandant, en échange, le renoncement à la vie présente.
C’est peut-être là que se joue le malentendu principal entre les générations.
La génération Z, elle, évolue dans un monde horizontal, rapide, interconnecté, instable et ouvert. Elle n’attend pas qu’on lui dise où aller ; elle cherche à comprendre pourquoi aller quelque part. Elle ne se définit pas seulement par ce qu’elle est, mais par ce qu’elle relie.
Au fond, la jeunesse marocaine ne nous demande pas de céder à la mode du moment. Elle nous demande de prendre au sérieux ce qu’elle vit, ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent et ce qu’elle attend. Elle nous demande une politique moins théâtrale et plus efficace, moins moralisatrice et plus inclusive, moins déclarative et plus responsable.
Si nous voulons renouer avec elle, nous devons cesser de parler de la jeunesse comme d’un problème à corriger. Elle est au contraire une réponse à inventer.
La génération Z ne cherche pas seulement sa place dans le monde. Elle cherche à le transformer sans perdre sa liberté.
À nous, désormais, d’être à la hauteur de cette ambition.












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