Quand la naissance redevient un destin.
Au-delà du chiffre, la question est politique : que devient la promesse d’égalité lorsque le point de départ familial détermine de plus en plus le point d’arrivée ?
En France, cette interrogation touche une société qui continue de se présenter comme méritocratique. Les diplômes, le travail et l’expérience restent importants, mais ils ne compensent pas toujours l’écart entre celui qui commence sa vie avec un patrimoine, un logement, des relations et une sécurité financière, et celui qui doit tout construire.
Les parcours individuels existent encore, mais ils deviennent plus difficiles lorsque le capital économique et social se transmet avant même que la compétition ne commence.
Le Maroc connaît lui aussi cette réalité.
Pourtant, ils peuvent avoir le sentiment que l’effort ne suffit plus lorsque les meilleures positions circulent dans des cercles déjà constitués. Ce déterminisme social n’est jamais une fatalité absolue, mais il devient plus puissant lorsque l’école, l’emploi et les institutions ne corrigent plus les écarts de départ.
Nos parcours ne doivent pas devenir des exceptions. Je fais partie d’une génération qui a cru à l’école publique et au travail. J’ai été élève dans la médina de Rabat, à l’école Tawhid du Mellah, puis au lycée Moulay Youssef.
Je suis parti en France en 1975. Comme beaucoup d’autres, j’ai construit mon parcours par les études, le travail, la mobilité et la persévérance.
Cette histoire n’est pas racontée pour ériger un parcours personnel en modèle. Elle rappelle simplement qu’une société avance lorsqu’elle permet à un enfant de dépasser les limites que son origine semblait lui assigner.
Or cette possibilité paraît aujourd’hui plus fragile, aussi bien en France qu’au Maroc.
Le problème ne se limite pas aux revenus. Il touche la dignité, le sentiment d’appartenance et la conviction que chacun peut trouver sa place.
Il ne s’agit pas d’opposer les héritiers à ceux qui ne le sont pas, ni de nier le droit des familles à transmettre le fruit de leur travail. Il s’agit de préserver un équilibre collectif : l’héritage ne doit pas fermer l’avenir de ceux qui ne reçoivent rien.
La transmission familiale est légitime ; la reproduction automatique des positions sociales ne l’est pas lorsqu’elle étouffe les compétences et décourage l’effort.
Pourquoi les programmes doivent traiter les deux questions. À trois jours du scrutin, l’absence de ces deux sujets dans le débat politique est préoccupante. Les programmes des partis marocains devraient consacrer une place réelle à l’intelligence artificielle et à la mobilité sociale, puis soumettre leurs propositions au débat avec les citoyennes et les citoyens.
Ces questions se rejoignent. L’IA peut améliorer l’accès aux services publics, soutenir l’apprentissage, accompagner la santé, faciliter la création d’entreprises et rendre certaines décisions plus cohérentes. Mais elle peut aussi reproduire, accélérer et rendre moins visibles les inégalités existantes.
Un algorithme de recrutement entraîné sur des parcours socialement homogènes favorisera les mêmes profils.
Une décision automatisée concernant une aide sociale ou un accès à un service public peut pénaliser une personne sans qu’elle comprenne pourquoi. L’IA n’efface donc pas l’héritocratie par elle-même. Sans gouvernance, contrôle humain, transparence et voies de recours, elle peut lui donner une apparence de neutralité.
C’est précisément pour cette raison que je défends une gouvernance de l’IA fondée sur le pilotage, la supervision et le contrôle humain.
Les systèmes d’IA n’agissent jamais dans le vide. Ils opèrent à l’intérieur de programmes, d’autorisations, de ressources, de données et d’environnements techniques définis par des organisations. Les choix politiques déterminent donc les finalités de ces systèmes et les publics qu’ils servent.
Des engagements vérifiables pour le Maroc.
- rendre l’école publique capable de redevenir un moteur d’ascension sociale, dans les médinas, les quartiers périphériques et les territoires ruraux ;
- garantir un accès équitable aux compétences numériques et à l’IA, sans réserver les meilleurs outils aux établissements et aux familles les plus favorisés ;
- rendre les recrutements publics et l’accès aux responsabilités plus transparents, avec des critères publiés et des procédures contrôlables ;
- mesurer la mobilité sociale et les inégalités d’accès, au lieu de se limiter à des indicateurs globaux qui cachent les écarts de départ ;
- encadrer les usages de l’IA dans l’éducation, l’emploi, le crédit et les aides publiques afin qu’aucun système automatisé ne transforme une origine sociale en verdict ;
- soutenir les jeunes qui ne disposent ni de patrimoine, ni de réseau familial, ni de garantie financière, mais qui possèdent un projet et des compétences.
Une politique de l’IA doit dire qui bénéficie de la transformation, qui contrôle les systèmes, comment les citoyens contestent une décision et comment la technologie élargit réellement les possibilités offertes à chacun.
À trois jours des élections, le débat avec les Marocaines et les Marocains devrait poser deux questions simples.
Ces questions auraient dû être présentes dans les programmes et discutées publiquement pendant la campagne.
Si nous ne répondons qu’à la première, nous risquons de numériser les inégalités au lieu de les réduire.
La modernisation ne suffit pas. Le Maroc a besoin d’une politique ambitieuse de l’intelligence artificielle. Il a aussi besoin d’une politique de l’égalité réelle des chances.
Or, à l’approche immédiate du scrutin du 23 septembre, aucune de ces deux questions n’occupe la place qu’elle mérite dans les programmes et dans les échanges avec la population.
Les partis devraient encore expliquer leurs choix, entendre les citoyennes et les citoyens et prendre des engagements mesurables.
Une société ne devient pas moderne parce qu’elle utilise des algorithmes. Elle devient plus juste lorsque la technologie permet à chacun d’apprendre, de travailler, d’entreprendre et d’accéder à ses droits sans être enfermé dans son origine. Réduire le déterminisme social suppose donc aussi de gouverner les données, les critères et les décisions automatisées.
Si la naissance redevient un destin, l’IA ne corrigera rien. Elle pourrait même consolider ce destin.
Parler d’IA sans parler d’héritocratie serait donc incomplet. L’une prépare les instruments du futur ; l’autre détermine qui aura réellement le droit d’y entrer.












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