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Industrie marocaine : De l’inventaire sectoriel à l’intelligence productive 1/2


Par Adnan Debbarh*.

À travers une lecture lucide de la trajectoire industrielle du Maroc, Adnan Debbarh se penche sur un tournant décisif : celui du passage d’une logique d’accumulation sectorielle à une véritable architecture productive.

Entre acquis solides et limites structurelles, le défi n’est plus de multiplier les écosystèmes, mais de les connecter pour faire émerger une intelligence industrielle souveraine et intégrée.



Le Maroc a réussi à structurer des écosystèmes industriels.

Il n’a pas encore construit de système productif. L’entretien récemment accordé par la Ministre de l’Économie et des Finances à un média français propose une lecture structurée de cette trajectoire.

Il ne décrit pas un système achevé, mais une ambition : celle d’un pays ayant identifié seize secteurs industriels appelés à se structurer autour de cinquante-six écosystèmes.

L’intention est claire : approfondir les réussites acquises, diversifier la base productive et inscrire davantage l’économie nationale dans les chaînes de valeur mondiales.

Ce diagnostic mérite d’être pris au sérieux. Il repose sur des acquis indéniables.


Au-delà de l’inventaire, l’ambition du système

Nadia Fettah, ministre de l’Économie et des Finances - L’intention est claire : approfondir les réussites acquises, diversifier la base productive et inscrire davantage l’économie nationale dans les chaînes de valeur mondiales. Peu de pays comparables ont su, en un temps relativement court, construire une telle crédibilité industrielle. Mais ambition sérieuse appelle une clarification plus exigeante. Car identifier des écosystèmes ne suffit pas à dire comment ils deviendront un système.
Nadia Fettah, ministre de l’Économie et des Finances - L’intention est claire : approfondir les réussites acquises, diversifier la base productive et inscrire davantage l’économie nationale dans les chaînes de valeur mondiales. Peu de pays comparables ont su, en un temps relativement court, construire une telle crédibilité industrielle. Mais ambition sérieuse appelle une clarification plus exigeante. Car identifier des écosystèmes ne suffit pas à dire comment ils deviendront un système.
L’automobile s’est imposée comme locomotive exportatrice, l’aéronautique poursuit sa montée en gamme et la capacité du Maroc à attirer des investissements dans un environnement mondial incertain constitue un avantage stratégique réel.

Peu de pays comparables ont su, en un temps relativement court, construire une telle crédibilité industrielle.

Mais précisément parce que cette ambition est sérieuse, elle appelle une clarification plus exigeante. Car identifier des écosystèmes ne suffit pas à dire comment ils deviendront un système.

Le défi de la mise en relation

Le Maroc a réussi sa phase d’atterrissage industriel. Il entre désormais dans une phase beaucoup plus complexe : celle de la mise en relation.
 

À ce stade, une distinction essentielle s’impose. Un inventaire sectoriel, aussi pertinent soit-il, n’est pas une architecture productive. Il décrit des périmètres, des spécialisations, des intentions.                   

Un système, lui, suppose des interactions, des circulations, des apprentissages croisés. Il suppose que chaque composant produise des effets au-delà de lui-même.

Or, aujourd’hui, l’industrie marocaine reste encore largement organisée selon des logiques de juxtaposition.

Les secteurs et écosystèmes existent, certaines sont performantes, mais leurs connexions restent limitées.

L’automobile, l’aéronautique, le textile, l’agro-industrie évoluent dans des espaces relativement distincts, avec peu de transversalité technique, peu de mutualisation des compétences et une diffusion encore inégale vers les territoires.

Un écosystème n’existe pas par son intitulé. Il existe par les interactions qu’il produit.


Connectivité cognitive et souveraineté

Ce constat renvoie à un point aveugle plus profond, rarement formulé dans le débat public : celui de la connectivité cognitive. Le Maroc a remarquablement réussi sa connectivité physique.

Ports, infrastructures, logistique : les flux circulent avec efficacité. Mais cette réussite masque une autre carence, plus décisive encore : la circulation des savoirs, des données, des normes.

Aujourd’hui, les besoins industriels ne sont pas suffisamment lisibles pour les acteurs locaux.            

Les PME peinent à accéder aux informations stratégiques, aux standards, aux opportunités.                    

Les plateformes existent, mais elles ne forment pas encore un système interopérable.

Nous avons construit la circulation des marchandises. Il nous reste à organiser celle de l’intelligence productive.

À cette fragmentation s’ajoute un second malentendu, celui de l’intégration locale.

Le débat public valorise, à juste titre, les taux d’intégration dans certains écosystèmes. Mais ce critère, hérité d’un paradigme industriel antérieur, ne suffit plus à qualifier la puissance productive.

Produire localement n’est pas décider localement. Et c’est dans cet écart que se loge aujourd’hui la dépendance réelle.

Une activité peut être fortement intégrée sur le plan physique tout en restant dépendante sur le plan cognitif. Les fonctions de conception, d’ingénierie, de décision stratégique demeurent souvent localisées ailleurs. Or c’est précisément à ce niveau que se joue la souveraineté.

Le Maroc a franchi un premier seuil : celui de la production. Il entame un second : celui de l’intégration.

Mais le troisième, celui de la conception, reste encore à structurer.


Les PME, cœur battant ou angle mort ?

Ce décalage trouve son expression la plus visible dans la situation des PME. Elles sont présentes, parfois dynamiques, mais souvent cantonnées à des fonctions d’exécution.

Leur insertion dans les chaînes de valeur reste asymétrique, leur capacité de montée en gamme limitée par l’accès aux certifications, aux données, aux outils d’ingénierie.

Sans montée en puissance des PME, les écosystèmes resteront des périmètres administrés plus que des systèmes vivants.

Cette situation n’est pas le signe d’un échec. Elle est le signe d’un seuil.

Mais elle éclaire aussi une lassitude diffuse qui traverse aujourd’hui les acteurs économiques : celle d’un enchaînement de stratégies, de plans, d’annonces, qui modifient les dispositifs sans toujours transformer les équilibres.

L’identification de nouveaux écosystèmes, si elle n’est pas accompagnée d’un changement de logique, risque d’être perçue comme une extension de plus dans un paysage déjà dense.

Car le véritable défi n'est plus de nommer les secteurs et les écosystèmes, mais d'organiser leurs relations.

Ce passage de l'inventaire au système impose une mutation profonde de l'action publique : c'est le passage nécessaire de l’État stratège à l’État architecte, que nous explorerons dans le second volet de cette réflexion.

*Adnan Debbarh est enseignant de Relations Internationales à l’ISCAE.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA




Mardi 24 Mars 2026

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