Et j’en pense quoi ?
Le compteur affiche 260. L’Alfa Romeo tremble de partout, la musique est trop forte et, devant, l’Audi blindée du chef continue de filer sur une route sicilienne. Nous sommes en janvier 2018. Dans quelques semaines, les élections risquent de mettre fin à l’aventure de cette équipe arrivée au pouvoir avec la conviction de réveiller l’Italie. À l’aéroport, les gens reconnaissent encore le chef, mais détournent les yeux. Sur la route, le convoi roule toujours comme si chaque minute lui appartenait.
J’ai aimé cette ouverture parce que da Empoli laisse le lecteur éprouver, dans la même scène, le grisant et le ridicule du pouvoir. Le narrateur, G., a peur de mourir dans un accident. Pourtant, la vue du revolver posé entre les sièges le rassure. L’arme lui rappelle les voitures blindées et les gardes du corps de son enfance, puis la main de son père, un jour traversée par une balle. Ce souvenir donne de l’épaisseur à un personnage qui serait autrement un conseiller désabusé de plus. Les signes du danger lui sont familiers au point de lui donner le sentiment d’être chez lui.
De Rome à Marbella, une offre de reconversion
Lorsque Alexander Zimmer, fondateur de l’entreprise de surveillance Panoptik, s’intéresse à lui, G. connaît le scénario. Les responsables politiques sortis du jeu se reconvertissent dans le conseil ou mettent leur carnet d’adresses au service d’une grande fortune. Zimmer lui propose quelque chose de plus flatteur. Selon lui, les dirigeants continuent à faire la une et à donner des conférences de presse alors qu’une partie du pouvoir a déjà changé de mains. En rejoignant Panoptik, G. pourrait enfin voir où se prennent certaines décisions dont il n’apercevait jusque-là que les effets.
Le détail qui m’a plu tient dans une carte de visite. G. s’attend à une adresse à New York ou à Palo Alto. Il lit Marbella. Da Empoli installe son entreprise de surveillance au milieu des villas et des fortunes de la côte andalouse. La ville apporte au récit une légèreté presque comique. Le luxe se montre sans retenue, tandis que les activités de Panoptik s’abritent derrière le langage mesuré d’un fournisseur de services. Cette cohabitation dit beaucoup du monde que découvre G. On peut y afficher les signes extérieurs de sa puissance tout en restant discret sur la manière dont on l’a acquise.
Le prix d’un service qui fonctionne
Dans les passages qui m’ont le plus retenu, da Empoli montre le travail des ingénieurs de Panoptik auprès de ses clients. Ils adaptent leurs outils aux besoins des administrations et des services de renseignement. Chaque client a une raison précise de les faire venir. Panoptik, elle, se retrouve en position de connaître les besoins, les méthodes et les faiblesses de plusieurs clients à la fois. C’est là que le roman devient inquiétant. Chacun peut avoir de bonnes raisons de signer, tandis que le pouvoir accumulé par le fournisseur échappe à ceux qui lui en ont confié une part.
La pandémie pousse cette logique plus loin. Dans l’urgence, des outils de suivi peuvent aider à prendre des décisions et à répartir des ressources. Le roman montre combien cette utilité pèse dans la balance au moment d’accepter des moyens de surveillance qu’on aurait discutés plus longuement en temps ordinaire. J’ai trouvé ces scènes plus fortes que certains dialogues où Zimmer déroule sa théorie du pouvoir. Il arrive que le personnage formule avec beaucoup d’assurance ce que le récit nous a déjà permis de comprendre. Je préfère les moments où G. hésite, où il voit le problème et se laisse tout de même séduire par la proposition.
C’est finalement à lui que je suis revenu en refermant le livre. Au début, il croit que sa vie est finie parce qu’il ne montera bientôt plus dans les voitures du pouvoir. Zimmer lui offre une autre place et, avec elle, le plaisir d’être de nouveau attendu quelque part. La prochaine fois qu’un personnage vous semblera trop lucide pour se laisser acheter, regardez ce qu’on lui propose. Dans Le Fondateur, le plus difficile à refuser est peut-être le sentiment de compter encore.
Giuliano da Empoli, Le Fondateur, roman, Gallimard, 2026.
C’est mon humble avis. À vous maintenant de vous procurer le livre, de le lire et de vous faire votre propre opinion.
J’ai aimé cette ouverture parce que da Empoli laisse le lecteur éprouver, dans la même scène, le grisant et le ridicule du pouvoir. Le narrateur, G., a peur de mourir dans un accident. Pourtant, la vue du revolver posé entre les sièges le rassure. L’arme lui rappelle les voitures blindées et les gardes du corps de son enfance, puis la main de son père, un jour traversée par une balle. Ce souvenir donne de l’épaisseur à un personnage qui serait autrement un conseiller désabusé de plus. Les signes du danger lui sont familiers au point de lui donner le sentiment d’être chez lui.
De Rome à Marbella, une offre de reconversion
Lorsque Alexander Zimmer, fondateur de l’entreprise de surveillance Panoptik, s’intéresse à lui, G. connaît le scénario. Les responsables politiques sortis du jeu se reconvertissent dans le conseil ou mettent leur carnet d’adresses au service d’une grande fortune. Zimmer lui propose quelque chose de plus flatteur. Selon lui, les dirigeants continuent à faire la une et à donner des conférences de presse alors qu’une partie du pouvoir a déjà changé de mains. En rejoignant Panoptik, G. pourrait enfin voir où se prennent certaines décisions dont il n’apercevait jusque-là que les effets.
Le détail qui m’a plu tient dans une carte de visite. G. s’attend à une adresse à New York ou à Palo Alto. Il lit Marbella. Da Empoli installe son entreprise de surveillance au milieu des villas et des fortunes de la côte andalouse. La ville apporte au récit une légèreté presque comique. Le luxe se montre sans retenue, tandis que les activités de Panoptik s’abritent derrière le langage mesuré d’un fournisseur de services. Cette cohabitation dit beaucoup du monde que découvre G. On peut y afficher les signes extérieurs de sa puissance tout en restant discret sur la manière dont on l’a acquise.
Le prix d’un service qui fonctionne
Dans les passages qui m’ont le plus retenu, da Empoli montre le travail des ingénieurs de Panoptik auprès de ses clients. Ils adaptent leurs outils aux besoins des administrations et des services de renseignement. Chaque client a une raison précise de les faire venir. Panoptik, elle, se retrouve en position de connaître les besoins, les méthodes et les faiblesses de plusieurs clients à la fois. C’est là que le roman devient inquiétant. Chacun peut avoir de bonnes raisons de signer, tandis que le pouvoir accumulé par le fournisseur échappe à ceux qui lui en ont confié une part.
La pandémie pousse cette logique plus loin. Dans l’urgence, des outils de suivi peuvent aider à prendre des décisions et à répartir des ressources. Le roman montre combien cette utilité pèse dans la balance au moment d’accepter des moyens de surveillance qu’on aurait discutés plus longuement en temps ordinaire. J’ai trouvé ces scènes plus fortes que certains dialogues où Zimmer déroule sa théorie du pouvoir. Il arrive que le personnage formule avec beaucoup d’assurance ce que le récit nous a déjà permis de comprendre. Je préfère les moments où G. hésite, où il voit le problème et se laisse tout de même séduire par la proposition.
C’est finalement à lui que je suis revenu en refermant le livre. Au début, il croit que sa vie est finie parce qu’il ne montera bientôt plus dans les voitures du pouvoir. Zimmer lui offre une autre place et, avec elle, le plaisir d’être de nouveau attendu quelque part. La prochaine fois qu’un personnage vous semblera trop lucide pour se laisser acheter, regardez ce qu’on lui propose. Dans Le Fondateur, le plus difficile à refuser est peut-être le sentiment de compter encore.
Giuliano da Empoli, Le Fondateur, roman, Gallimard, 2026.
C’est mon humble avis. À vous maintenant de vous procurer le livre, de le lire et de vous faire votre propre opinion.












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