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J’ai lu pour vous…"Roger Wybot, l’homme qui classait les secrets de la République"


Rédigé par le Vendredi 6 Novembre 2026

Olivier Brun ouvre sa biographie du premier patron de la DST sur son limogeage. Le récit remonte ensuite aux origines de son pouvoir, de la France libre aux dossiers de la guerre froide, avec un détour par Casablanca en 1955. J’y ai découvert combien une méthode de travail peut donner du pouvoir à celui qui l’impose.



Et j’en pense quoi ?

Le 15 décembre 1958, Roger Wybot apprend qu’il est relevé de ses fonctions. Après quatorze ans à la tête de la Direction de la surveillance du territoire, il doit quitter le service sur-le-champ, sans repasser par son bureau. Ce dernier détail donne à la scène sa force. L’homme qui a passé sa carrière à décider qui pouvait avoir accès à quoi se voit soudain interdire l’accès à sa propre pièce. En commençant par cette éviction, Olivier Brun donne envie de comprendre comment un haut fonctionnaire en est venu à paraître si puissant que son départ fait, à lui seul, événement.

Le pouvoir tient aussi dans un fichier
Roger Wybot s’appelait Roger Warin avant de rejoindre la France libre à Londres. Brun suit le militaire, le résistant, puis le responsable du contre-espionnage au Bureau central de renseignements et d’action. Ce détour par les années de guerre éclaire la suite. À la tête de la DST, Wybot organise un service civil qui doit savoir repérer, suivre et comprendre une activité clandestine suffisamment tôt pour pouvoir intervenir.

J’ai surtout aimé les pages où Brun s’attarde sur le classement des affaires. Des codes orientent les notes vers les équipes compétentes. Si une enquête ouverte sur une piste belge fait apparaître une implication soviétique, le service conserve la première référence et en ajoute une seconde. On peut ainsi suivre le déplacement de l’enquête sans perdre la trace de son point de départ. Les documentalistes préparent aussi des schémas d’interrogatoire et aident les inspecteurs à exploiter leurs résultats. Ce travail de bureau devient une partie de l’enquête elle-même.

L’auteur rapporte que Wybot déchire les notes destinées à son bureau qui débordent sur le verso. L’anecdote m’a fait sourire, puis elle m’a fait relire les pages précédentes. Un chef qui exige une seule page oblige ses équipes à hiérarchiser ce qu’elles savent. Il leur impose aussi sa manière de décider ce qui mérite son attention. Les deux effets procèdent de la même règle. C’est dans ce genre de détail que le portrait de Brun est le plus convaincant.
À Casablanca, la méthode rencontre ses limites

Pour un lecteur marocain, l’un des épisodes les plus saisissants se déroule à Casablanca. Le 11 juin 1955, Jacques Lemaigre-Dubreuil, qui vient de prendre le contrôle de Maroc-Presse pour soutenir une politique plus libérale au Maroc, est abattu devant l’immeuble Liberté. Edgar Faure fait envoyer Wybot sur place. Brun précise la portée de sa mission. Le patron de la DST vient examiner le fonctionnement des services, tandis que l’enquête judiciaire relève de la police locale.

Le récit prend ici un tour plus incertain. Des soupçons visent des policiers. Un homme avoue plus tard le meurtre et désigne des complices présumés. Il sera condamné pour un braquage, sans condamnation pour cet assassinat. J’aurais aimé que le livre s’attarde davantage sur la manière dont cette affaire était vécue au Maroc. Le regard reste surtout celui des services français et du gouvernement à Paris. Il permet de voir comment l’appareil d’État réagit à la crise, mais laisse moins de place à ceux qui en subissent la violence sur le terrain.

Le mystère du départ
Revenu à la scène de décembre 1958, j’ai apprécié que Brun laisse plusieurs explications en concurrence. La réputation de Wybot et les dossiers qu’on lui prêtait ont pu peser. Son engagement en faveur de l’Algérie française, alors que la politique du pouvoir gaullien pouvait prendre une autre direction, offre une autre piste. Le livre laisse à ces hypothèses leur part d’incertitude.

Au bout du compte, le personnage m’a davantage intéressé quand il organise son service que lorsqu’il cultive sa légende. Un dossier classé au bon endroit peut faire avancer une enquête. Une institution tout entière réglée sur les habitudes de son chef soulève une autre question. En refermant le livre, je me suis demandé à quel moment la confiance accordée à un homme efficace dispense ses supérieurs de regarder de près comment il exerce son pouvoir.

Olivier Brun, Roger Wybot. Maître du contre-espionnage français, Perrin, 2026.

C’est mon avis. À vous maintenant de vous procurer le livre, de le lire et de vous faire votre propre opinion.





Vendredi 6 Novembre 2026

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