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La percolation, ou ce qu’un budget ne peut acheter seul


Par Adnan DEBBARH fondateur d’Ascend Intelligence, plateforme dédiée à la stratégie et à la souveraineté intellectuelle. Enseignant en géopolitique et stratégie mondiale à l’ISCAE, il analyse les recompositions du système international et leurs effets sur les nations moyennes. Ses travaux explorent le rôle du Maroc et de l’Afrique dans le nouvel ordre multipolaire, les ressorts de la diplomatie d’influence et les conditions d’une puissance marocaine fondée sur la convergence et la co-souveraineté productive.

Il existe des constats qu’il vaut mieux prendre au sérieux que commenter du bout des lèvres. Celui d’une faible conversion des grands projets en mieux-être perçu par les citoyens en fait partie. Ce n’est pas un aveu de faiblesse. C’est un diagnostic.

Ce diagnostic, d’ailleurs, n’est pas une simple hypothèse d’analyste. Il a été posé au plus haut niveau de l’État à plusieurs reprises: les grands projets, malgré leur ampleur, peinent encore à produire des effets suffisamment perceptibles dans la vie quotidienne des citoyens. Ce constat marque une évolution importante: le débat ne porte plus sur l’existence du problème, mais sur son explication.

Car sur les moyens, il serait malhonnête de nier l’ampleur de l’effort.



Démarche ascendante

Le 9 avril 2026, un programme de développement territorial intégré a été validé, doté de 210 milliards de dirhams sur huit ans. La somme est considérable, à la mesure d’écarts eux-mêmes documentés et sévères:

La région de Drâa-Tafilalet affiche un PIB par habitant de 25.324 dirhams contre une moyenne nationale de 40.508 dirhams, pour 12,5% du territoire national et moins de 5% de la population.

Le problème n’est donc pas la volonté. La volonté, ici, est réelle et chiffrée. Le problème est de savoir si l’architecture bâtie pour convertir cette volonté en effet vécu est elle-même conçue pour réussir.

Le dispositif se présente comme une démarche ascendante: plus de 86.000 participants consultés à travers l’ensemble des préfectures et provinces du Royaume, des diagnostics territoriaux, une concertation citoyenne élargie.

Le vocabulaire est celui de la proximité. Mais la structure de décision raconte une histoire plus précise. Au niveau local, les comités de programmation sont présidés par les gouverneurs. Au niveau régional, la consolidation revient aux walis. Au niveau national, la validation est confiée à un comité présidé par le chef du gouvernement.

Les élus régionaux, eux, héritent d’un rôle circonscrit mais réel: la présidence des sociétés anonymes chargées de l’exécution, c’est-à-dire la gestion du décaissement, non l’arbitrage sur les priorités.

Ce n’est pas une éviction des élus locaux, mais une séparation nette entre deux fonctions qui étaient supposées converger dans la même main démocratique: décider ce qu’il faut faire et exécuter ce qui a été décidé pour soi. La première se concentre vers le haut. La seconde se délègue vers le bas.

C’est une architecture cohérente. Ce n’est pas celle que le mot «régionalisation avancée» avait longtemps laissé espérer. Il ne s’agit plus seulement de bâtir davantage, mais de mieux comprendre comment chaque investissement peut produire davantage de valeur locale, davantage de tissu productif, davantage de mobilité économique et, finalement, davantage de confiance (Ph Bziouat)

Pas seulement une affaire de financement, mais dépend aussi de circulation de l’information

Cette organisation présente des avantages évidents en matière de coordination et de rapidité d’exécution. Mais elle conduit aussi à s’interroger sur la manière dont les réalités locales parviennent à se faire entendre là où se définissent les arbitrages.

Car la percolation n’est pas seulement une affaire de financement ; elle dépend aussi de la circulation de l’information, des initiatives et des capacités d’adaptation entre le terrain et le centre.

Dans un registre différent, mais complémentaire, une décision récente mérite d’être saluée sans réserve. En juillet 2026, le Haut-Commissariat au Plan a connu une réforme institutionnelle réelle.

Il est devenu une instance de bonne gouvernance, dotée de la personnalité morale et de l’autonomie administrative et financière. Son rôle, désormais élargi à l’évaluation des politiques publiques, intègre explicitement la dimension territoriale.

C’est, sur le papier, exactement l’instrument qui manquait pour boucler la boucle: mesurer si l’équipement produit l’effet promis.

Garde-fou technique tangible

Une question se pose néanmoins, non par soupçon mais par rigueur d’architecture.

Cette réforme a été portée par le ministère de l’Intérieur, département de souveraineté, distinct du gouvernement politique, et qui préside par ailleurs, à travers ses walis et ses gouverneurs, l’ensemble du dispositif de pilotage territorial que le HCP est désormais appelé à évaluer.

Ce n’est pas une accusation de manipulation: l’audit annuel conjoint de l’Inspection générale des finances et de l’Inspection générale de l’administration territoriale, prévu dans le dispositif, constitue un garde-fou technique tangible.

Mais c’est un fait d’architecture qu’il convient de nommer sans détour: la main qui construit et la main qui s’apprête à mesurer si la construction a servi à quelque chose logent, aujourd’hui, dans le même département.

Mieux comprendre

L’étape qui s’ouvre est probablement différente de celle que le Maroc a connue au cours des deux dernières décennies.

Il ne s’agit plus seulement de bâtir davantage, mais de mieux comprendre comment chaque investissement peut produire davantage de valeur locale, davantage de tissu productif, davantage de mobilité économique et, finalement, davantage de confiance.

Les grands projets créent de la puissance. Ils ne remplacent ni la confiance, ni la preuve. Ils constituent un levier; ils ne peuvent devenir leur propre juge.

Un problème de conception

Un pays qui veut savoir si ses investissements changent la vie de ses citoyens doit accepter qu’une partie de cette vérité soit établie par une instance dont l’indépendance ne dépend pas de ceux qui ont décidé où et comment investir.

Ce n’est pas un problème de volonté; la volonté, on l’a dit, est documentée.

C’est un problème de conception: on ne peut pas être à la fois l’architecte, l’exécutant et l’évaluateur de sa propre réussite, sans que la mesure finisse, tôt ou tard, par ressembler à ce que l’on voulait déjà voir.



Jeudi 16 Juillet 2026


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