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La société de connivence


Par Rachid Boufous

Que nous dit vraiment l’affaire Epstein ?

Qu’un prédateur sexuel a prospéré pendant des années dans les salons feutrés de la haute finance et des palais présidentiels ? Oui.
Qu’il a abusé de mineures avec la complicité active d’un réseau ? Probablement.

Mais l’essentiel est ailleurs : cette affaire met à nu la mécanique d’un monde clos, celui d’une élite mondialisée qui vit entre elle, se protège entre elle, et ne rend de comptes qu’à elle-même.
Depuis la publication par le département de la Justice américain de millions de documents relatifs à Jeffrey Epstein, la planète des puissants tremble. Des noms surgissent, des réputations vacillent, des carrières s’effondrent. Et pourtant, rien n’est clair.

Les documents sont caviardés. On révèle sans révéler. On expose sans instruire. On jette l’opprobre sans aller au bout de la vérité judiciaire. L’effet est dévastateur : suspicion généralisée, rumeurs en cascade, exécutions médiatiques. Mais la justice, elle, demeure partielle, fragmentée, incomplète.



Faut-il poursuivre tous ceux dont le nom apparaît dans ces archives ?

Certainement pas, à moins qu’un élément précis, matériel, pénalement qualifiable ne soit établi.
 
La simple présence d’un nom dans un carnet d’adresses ne constitue pas un crime. Mais la question plus troublante est ailleurs : comment un individu sans fortune avérée, sans diplôme prestigieux, sans trajectoire institutionnelle claire a-t-il pu pénétrer aussi profondément le cœur du pouvoir mondial ?
 
Comment a-t-il pu fréquenter présidents, princes, magnats, universitaires, banquiers centraux, pendant plus de vingt ans, sans que jamais un doute sérieux ne soit publiquement formulé par ceux qui l’entouraient, ni par les médias qui scrutent d’ordinaire les moindres frasques des célébrités ?
 
La naïveté n’est pas une hypothèse crédible.

Dans les sphères où se décident les fusions-acquisitions à plusieurs milliards, où la conformité juridique est épluchée ligne par ligne, où des cabinets spécialisés dissèquent la réputation d’un partenaire avant la moindre signature, personne ne “fréquente” durablement un homme comme Epstein sans avoir, au minimum, vérifié son passé.

Les multinationales paient des fortunes pour des audits de risque, des enquêtes de réputation, des analyses de vulnérabilité.

Les États disposent de services de renseignement parmi les plus sophistiqués de l’histoire humaine.

Et l’on voudrait nous faire croire que personne ne savait rien ?

La société de connivence
Deux hypothèses demeurent. Soit tout le monde savait et s’est tu. Soit certains savaient et ont utilisé. Utilisé pour compromettre, pour tenir, pour faire pression.

En Russie, cela porte un nom hérité du KGB : le KOMPROMAT ou l’art de collecter des informations compromettantes afin d’exercer un chantage politique ou financier.

L’idée qu’Epstein ait pu servir d’outil dans une vaste entreprise de captation et de pression n’est pas une fantaisie romanesque ; elle est cohérente avec les logiques de pouvoir les plus classiques. Rien n’est plus efficace pour contrôler un homme influent que de détenir une preuve de sa chute possible.
 
Mais au-delà des hypothèses géopolitiques, l’affaire révèle une vérité plus dérangeante : l’existence d’une société de connivence. Un entre-soi globalisé où les mêmes noms circulent de conférence en conseil d’administration, de fondation philanthropique en sommet économique, de yacht en île privée.
 
Dans ce monde fermé, la règle implicite est simple : on ne détruit pas les siens. On gère les crises. On négocie les scandales. On amortit les chutes. On sacrifie, au besoin, un fusible.
 
Ce système produit une élite qui parle de morale universelle tout en se croyant au-dessus des lois ordinaires. Une élite qui édicte des normes éthiques, prêche la transparence, exige des comptes des peuples, tout en cultivant une opacité jalouse sur ses propres pratiques.
 
L’affaire Epstein n’est pas seulement un scandale sexuel ; elle est une radiographie du déséquilibre contemporain entre pouvoir et responsabilité.

Certains diront que ces dérives ont toujours existé.

C’est vrai. L’histoire regorge de cours décadentes, de harems, de favoris, d’abus commis au nom de la puissance. Rien de nouveau sous le soleil.
 
Alors qu’est-ce qui a changé ?
 
Ce qui a changé, c’est l’échelle et la vitesse. Nous vivons dans un monde hyperconnecté où l’information circule en temps réel, où les archives numériques sont potentiellement éternelles, où les citoyens disposent d’outils d’investigation que les journalistes d’hier n’avaient pas.

Le scandale n’est plus confiné à une cour royale ou à un cercle aristocratique ; il devient planétaire en quelques heures. La technologie a brisé le monopole du récit détenu par les puissants.
 
Mais paradoxalement, cette même ère numérique permet aussi de manipuler, de noyer, de diluer la vérité dans un océan de documents partiellement révélés. Trop d’informations peut tuer l’information.

Trop de noms peut anesthésier l’indignation. La transparence fragmentaire devient un instrument de contrôle : on lâche des bribes pour éviter l’explosion totale.

Ce qui a changé, surtout, c’est la conscience collective.

Les sociétés contemporaines tolèrent de moins en moins l’impunité des élites. Les citoyens acceptent difficilement l’idée d’un système à deux vitesses : une justice implacable pour les anonymes, une justice prudente pour les puissants.
 
Lorsque la poursuite intégrale de la vérité menace de “faire s’effondrer le système”, comme certains responsables l’ont suggéré, c’est que le système lui-même repose sur des fondations fragiles.
 
L’affaire Epstein nous dit donc ceci : le danger principal ne vient pas des foules, mais des sommets. Il ne vient pas des citoyens ordinaires, mais de ceux qui se croient extraordinaires, intouchables, indispensables.

Elle nous rappelle que le pouvoir sans contrôle dérive toujours vers l’abus, que l’argent sans limite engendre la démesure, et que la connivence est le premier pas vers la corruption morale.
 
La question n’est pas seulement de savoir qui est coupable, mais si nos institutions sont capables d’affronter leurs propres démons. Une démocratie qui protège ses élites au détriment de la vérité se délégitime elle-même.

Une justice qui hésite face aux puissants se fragilise.

Un système qui craint la lumière révèle, par cette crainte même, sa vulnérabilité.
 
Au fond, l’affaire Epstein n’est pas un scandale isolé. C’est un miroir tendu à notre époque. Et ce miroir nous renvoie une image inquiétante : celle d’un monde où la concentration extrême de richesse et d’influence a créé des zones d’ombre que même les États peinent à éclairer.
 
La véritable rupture ne viendra pas d’un énième lot de documents caviardés. Elle viendra d’une exigence claire et universelle : la même loi pour tous, sans exception, sans sanctuaire, sans club privé.

Sinon, ce ne sera pas seulement la réputation de quelques hommes qui s’effondrera, ce sera la confiance même dans l’ordre politique et moral contemporain.
 
Et une société qui perd confiance en la justice de son système entre toujours dans une zone de turbulence dont l’histoire montre qu’elle peut être longue et brutale.



Vendredi 13 Février 2026


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