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La troisième voie numérique marocaine à l’épreuve du Stanford AI Index 2026

Entre souveraineté, open source et inclusion, le Maroc doit transformer sa vision internationale en capacités nationales mesurables


Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France.

La présentation de la vision marocaine de l’intelligence artificielle et de la souveraineté numérique à l’ONU intervient à un moment où le débat mondial sur l’IA change de nature. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui possède les meilleurs modèles, les plus grands centres de calcul ou les plateformes les plus utilisées. Il s’agit désormais de savoir qui maîtrise les données, les infrastructures, les usages, les normes, les langues et les finalités de cette nouvelle puissance numérique.

Dans ce contexte, la notion de « troisième voie numérique » avancée par le Maroc mérite d’être située par rapport aux constats du Stanford AI Index 2026. Ce rapport montre que l’IA progresse très vite, mais que les capacités de gouvernance, d’évaluation, de formation et de maîtrise restent très inégalement réparties. L’IA devient mondiale dans ses usages, mais elle demeure concentrée dans ses moyens de production.



Le premier enseignement du rapport Stanford est clair : la souveraineté IA devient un enjeu central pour les États.

De plus en plus de pays publient des stratégies nationales, investissent dans les infrastructures, réfléchissent aux données publiques, aux modèles linguistiques, aux compétences et à la régulation.

Mais cette dynamique ne signifie pas que tous les pays partent du même point. Les modèles les plus puissants, les chaînes de valeur des puces, les capacités de calcul, les plateformes et les investissements restent dominés par quelques grands pôles.

C’est précisément dans cet espace que peut se situer la troisième voie marocaine. Elle ne doit pas être comprise comme une formule diplomatique, mais comme une stratégie d’équilibre.

Le Maroc ne peut pas choisir l’isolement technologique, car l’IA exige des partenariats, des standards internationaux, des compétences globales et des infrastructures coûteuses. Mais le Maroc ne peut pas non plus se contenter d’importer des modèles, des clouds, des outils et des usages conçus ailleurs, sans maîtrise ni adaptation.

La troisième voie marocaine pourrait donc se résumer ainsi : s’ouvrir sans se dissoudre, coopérer sans se soumettre, adopter sans perdre la capacité de comprendre, d’auditer, de gouverner et, lorsque cela est stratégique, de produire. Cette voie n’est ni la dépendance passive ni l’autarcie impossible. Elle est une souveraineté pragmatique, ouverte et enracinée.

Le rapport Stanford insiste également sur les infrastructures. Il rappelle que l’IA repose sur des couches matérielles et organisationnelles très lourdes : centres de données, capacités de calcul, énergie, cloud, puces, cybersécurité, talents, données et systèmes d’évaluation.

Cela doit nous conduire à une exigence simple : la souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit couche par couche.

Pour le Maroc, cela signifie que la vision portée à l’international doit maintenant se traduire par des capacités nationales mesurables.

Combien de données publiques structurées et réutilisables ? Quels clouds réellement maîtrisés ? Quels modèles adaptés à l’arabe, à la darija et à l’amazighe ? Quels mécanismes d’audit ? Quels indicateurs d’impact pour les régions ? Quelle place pour les universités, les PME, les administrations, les chercheurs, les écoles et la diaspora ?

L’autre point essentiel concerne l’open source. Le Stanford AI Index montre que les modèles ouverts, les contributions collaboratives et les écosystèmes de développement jouent un rôle croissant dans la diffusion mondiale de l’IA.

Mais il montre aussi que l’écart entre les meilleurs modèles fermés et les meilleurs modèles ouverts peut se creuser à nouveau. Il faut donc éviter deux naïvetés : croire que les modèles fermés peuvent être adoptés sans dépendance, ou croire que l’open source suffit automatiquement à produire de la souveraineté.

L’open source est un levier, pas une garantie. Il peut permettre l’auditabilité, la transparence, l’interopérabilité, la réversibilité et l’adaptation aux besoins nationaux.

Mais il doit être accompagné par des compétences, des infrastructures, des communautés de développeurs, des chercheurs, des données de qualité, des normes de sécurité et une gouvernance claire. Sinon, il reste un mot séduisant, mais fragile.

La troisième voie marocaine doit donc assumer une stratégie hybride. Utiliser des solutions ouvertes lorsque l’enjeu est la maîtrise, l’adaptation et la transparence. Négocier avec les grands acteurs internationaux lorsque leurs technologies sont nécessaires.

Développer des briques nationales lorsque les domaines sont stratégiques : administration, éducation, santé, justice, régions, langues nationales, données publiques, entreprises et services aux citoyens.

Le Stanford AI Index met aussi en évidence l’adoption rapide de l’IA générative dans la société. Cette adoption pose une question sociale majeure : qui aura accès à l’IA ? Les grandes entreprises, les banques, les administrations centrales et les écoles privées seulement ?

Ou aussi les élèves, les enseignants, les petites communes, les artisans, les agriculteurs, les TPE, les jeunes, les femmes, les régions éloignées et la diaspora ?

C’est ici que la troisième voie marocaine doit dépasser la seule souveraineté technologique pour devenir une souveraineté inclusive. Une IA souveraine qui ne serait accessible qu’à une minorité ne serait pas une souveraineté nationale complète.

Elle créerait une nouvelle fracture entre ceux qui savent dialoguer avec les systèmes numériques et ceux qui les subissent.

Le Maroc a un avantage qu’il ne faut pas sous-estimer : sa pluralité linguistique, culturelle, régionale et diasporique.

Une IA marocaine ne doit pas seulement être performante dans les benchmarks internationaux. Elle doit parler aux citoyens dans leurs langues, comprendre les réalités des régions, servir l’administration, accompagner les entreprises, renforcer l’école, aider les enseignants, soutenir les chercheurs et relier la diaspora au développement national.

Cela suppose une méthode. Il faut un tableau de bord national de la souveraineté numérique et de l’IA. Il ne suffit pas d’annoncer des programmes. Il faut mesurer les capacités, les usages, les impacts, les risques et les dépendances.

Il faut savoir quelles données sont disponibles, quelles infrastructures sont opérationnelles, quels modèles sont utilisés, quels fournisseurs sont dominants, quels secteurs progressent et quelles populations restent à l’écart.

Dans cette perspective, le rapport Stanford peut servir de miroir. Il montre où va le monde, mais il rappelle aussi que la puissance en IA ne se mesure pas seulement à la communication politique. Elle se mesure aux capacités concrètes : calcul, données, talents, recherche, entreprises, adoption, gouvernance, sécurité, évaluation et inclusion.

La troisième voie numérique marocaine est donc pertinente, à condition d’être exigeante. Elle doit refuser la dépendance déguisée en modernisation. Elle doit refuser aussi l’illusion d’une souveraineté proclamée sans moyens. Elle doit devenir une politique publique outillée, mesurable, territorialisée et ouverte sur le monde.

Le Maroc ne doit pas seulement consommer l’IA du monde. Il doit apprendre à la comprendre, à la gouverner, à l’adapter, à l’auditer et, lorsque cela est stratégique, à la produire. C’est à cette condition que la troisième voie numérique marocaine pourra devenir autre chose qu’une belle formule : une véritable capacité nationale de souveraineté, d’inclusion et de transformation.

Références intégrées : Stanford AI Index 2026 ; intervention marocaine à l’UN Open Source Week 2026 ; communication publique du ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration.



Mardi 30 Juin 2026

La rédaction

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