Le système de distribution du médicament au Maroc traverse une période délicate. Dans un avis rendu public le 10 mars, le Conseil de la concurrence analyse en profondeur les mécanismes économiques qui structurent la chaîne pharmaceutique nationale et met en lumière les tensions qui s’y installent progressivement.
L’étude couvre l’ensemble de la distribution des médicaments destinés à l’usage humain, depuis les laboratoires pharmaceutiques jusqu’aux pharmacies d’officine, en passant par les grossistes-répartiteurs. Pour établir ce diagnostic, l’institution a mené un travail d’instruction approfondi comprenant 36 auditions auprès d’acteurs publics, d’organisations professionnelles, d’opérateurs de la distribution et d’associations de consommateurs.
Les données sectorielles illustrent l’importance économique du marché pharmaceutique marocain. En 2024, il a généré un chiffre d’affaires estimé à 25,9 milliards de dirhams. Les importations de médicaments ont atteint 10,6 milliards de dirhams, tandis que les exportations se sont établies autour de 1,6 milliard de dirhams.
Le secteur s’appuie sur un réseau relativement dense comprenant 56 établissements pharmaceutiques industriels, 66 grossistes-répartiteurs et plus de 14.000 pharmacies réparties à travers le pays.
Du côté de la demande, les dépenses en médicaments prises en charge par les régimes d’assurance maladie obligatoire, notamment la CNSS et la CNOPS, ont atteint près de 11,9 milliards de dirhams. Cela représente environ un tiers des dépenses globales de l’AMO.
Le marché marocain se distingue également par la place importante des médicaments génériques. Ceux-ci représentent 56 % des unités vendues et près de la moitié de la valeur du marché privé, contribuant à améliorer l’accessibilité financière des traitements pour les patients.
Malgré ces fondamentaux solides, l’analyse du Conseil de la concurrence met en évidence plusieurs fragilités économiques au sein de la chaîne de distribution.
Les grossistes-répartiteurs apparaissent parmi les acteurs les plus exposés. Leur modèle repose principalement sur une marge réglementée calculée en pourcentage du prix fabricant hors taxes du médicament. Or, ce mécanisme semble de moins en moins adapté à l’évolution des coûts de distribution.
Les données montrent un recul progressif de la rentabilité du secteur. Le ratio du résultat net rapporté au chiffre d’affaires des grossistes est passé de 1,3 % en 2016 à environ 0,9 % en 2024, malgré une augmentation des volumes d’activité.
Cette évolution s’explique notamment par la hausse des charges d’exploitation. Entre 2020 et 2024, celles-ci ont progressé d’environ 36 %, sous l’effet de l’augmentation des coûts logistiques, du carburant et de la masse salariale.
Les contraintes réglementaires liées à la gestion des stocks renforcent également la pression financière. Les grossistes doivent maintenir un stock de sécurité équivalent à un mois de ventes pour près de 80 % des spécialités pharmaceutiques autorisées, ce qui mobilise des ressources importantes.
Par ailleurs, l’asymétrie des délais de paiement accentue les tensions de trésorerie. Les grossistes règlent leurs fournisseurs industriels en moyenne à 81 jours, tandis que les paiements provenant des pharmacies interviennent autour de 97 jours.
Les pharmacies d’officine constituent l’autre maillon fragilisé du système. Leur nombre a fortement augmenté ces dernières années. Le Maroc compte aujourd’hui 14.134 officines contre un peu plus de 9.000 en 2015, soit une progression de plus de 54 % en moins d’une décennie.
Cette croissance rapide a conduit à une densité pharmaceutique élevée, avec une pharmacie pour environ 2.600 habitants, soit près du double de la recommandation de l’Organisation mondiale de la santé.
La répartition géographique reste également déséquilibrée. Les régions Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra concentrent à elles seules près de 45 % des pharmacies du pays, ce qui accentue la concurrence entre officines.
Les indicateurs économiques confirment cette pression. Le ratio du revenu professionnel rapporté au chiffre d’affaires des pharmacies est passé de 10,3 % en 2016 à environ 8,9 % en 2024.
Dans la pratique, la majorité des officines fonctionnent avec des volumes d’activité relativement modestes. Près de 70 % réalisent un chiffre d’affaires annuel inférieur à 1,2 million de dirhams, tandis que seulement 10 % dépassent 2,5 millions de dirhams.
Face à ces constats, le Conseil de la concurrence appelle à engager une transformation progressive du modèle de distribution pharmaceutique. L’expérience internationale montre que de nombreux pays ont diversifié les sources de revenus des pharmacies en valorisant davantage les services pharmaceutiques, comme le suivi des patients chroniques, la vaccination ou les actions de prévention.
Le régulateur souligne également l’intérêt des réseaux et groupements de pharmacies pour mutualiser les investissements et renforcer les capacités d’innovation du secteur.
L’enjeu, pour les années à venir, sera de préserver l’équilibre économique de la chaîne de distribution tout en garantissant un accès durable et équitable aux médicaments. Dans un contexte d’extension de la couverture médicale au Maroc, la solidité de ce réseau reste un élément clé du bon fonctionnement du système de santé.












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